Publié le 7 juill. 2011
Marc Cassivi LA PRESSE

Je ne voudrais pas accabler davantage le camarade Lagacé. Mon collègue souffre d'une pierre au rein (sans blague). Ce sont les risques douloureux du métier. Mais en lisant sa chronique de mardi, «Le Québec selon Wajdi Mouawad», je me suis presque étouffé sur ma tartine de foie gras. Heureusement que la coupe de champagne n'était pas loin.

Patrick se vexait de ce que Wajdi Mouawad caricature à outrance le Québec et les Québécois. Vrai qu'il a de fâcheuses manies de sermonneur, Mouawad, surtout lorsqu'il s'agit de «ce pays monstrueusement en paix». Il n'y a pas que Serge Denoncourt pour le dire. On se gardera pourtant, par prudence plus que par politesse, de lui jeter la première pierre...

L'homme de théâtre d'origine libanaise pose de façon générale un regard très critique sur son pays d'adoption. Un regard qui peut parfois paraître brutal, ingrat, méprisant, mais qui a le mérite d'être franc. C'est celui d'un médecin qui ne tergiverse pas avant de livrer son diagnostic. Même si son pronostic est pessimiste et que son patient n'est pas prêt pour l'électrochoc.

Le point de vue tranchant de Wajdi Mouawad, qu'il nous plaise ou pas, même s'il dépeint parfois un portrait exagérément sombre de notre société, est utile - j'oserais dire nécessaire - dans l'espace public. Parce que cet artiste d'exception s'intéresse sincèrement, avec acuité et éloquence, sans détour ni complaisance, à ce que nous sommes. Et que ce genre d'introspection est rare. Nos blessures d'orgueil, notre susceptibilité, notre déni de certaines réalités nous empêchent parfois collectivement d'y voir clair.

Le Québec est une société anti-intellectuelle. C'est dans l'essence ce que Wajdi Mouawad a confié à une journaliste de France Culture il y a deux ans, comme le rapportait mardi Patrick. «Dès qu'on se met à articuler une idée un petit peu plus longtemps que le minimum requis, on est un intellectuel», dit Wajdi Mouawad de la perception de l'intellectuel au Québec. «Toutes ces idées qui semblent dire que réfléchir et faire état par des mots de sa réflexion est une chose qui appartient aux prétentieux, aux Français, à ceux qui se prennent pour d'autres, c'est enculer les mouches, etc., etc.», ajoute-t-il.

Pour ce type de généralisation, Patrick traite Wajdi Mouawad de «mange-Québécois». C'est vrai que le portrait qu'il fait du Québec est réducteur et sans nuance. Pourtant, si l'on s'adonne avec franchise à un réel exercice d'introspection, il faut reconnaître que sur le fond, ce qu'exprime Mouawad en des termes caricaturaux, de manière cassante, sans épargner sa société d'accueil, n'est pas loin de la vérité.

Son «crime» est peut-être de ne pas avoir épargné le Québec dans un média étranger. Qu'un artiste né au Liban, exilé en France mais formé dès l'adolescence chez nous déclare, dans la patrie qui nous renvoie à la plupart de nos complexes en la matière, que le Québec est une société anti-intellectuelle, n'est certes pas diplomatique. C'est pourtant vrai. Ce qui ajoute à la blessure.

Le Québec n'est pas seulement une société anti-intellectuelle. C'est une société profondément anti-intellectuelle. Où la culture et le savoir ont une odeur suspecte. Où la suffisance et la prétention se mesurent au nombre de diplômes que l'on a pu obtenir, au nombre de livres que l'on a pu lire ou encore au nombre d'auteurs que l'on ose citer, en s'excusant presque chaque fois d'admettre leur existence.

L'anti-intellectualisme est un trait nord-américain, soit. Mais c'est un phénomène ancré dans la culture québécoise, où il vaut mieux, non seulement ne pas faire étalage de son érudition, mais masquer sa curiosité intellectuelle, pour ne pas être perçu comme un élitiste hautain, détaché des préoccupations de ses concitoyens.

Le Québec est non seulement une société qui semble se complaire dans son inculture. Elle s'en fait une fierté. En forgeant ses héros populaires chez les hommes des «vraies affaires», ceux qui n'en savent pas davantage - ou du moins le prétendent à dessein - que la moyenne des ours. En jouant la carte du populisme et en sous-estimant, précisément, l'intelligence de ceux qui les entourent.

L'intellectualisme est à ce point perçu comme une tare, un vice rédhibitoire dans nos médias, par exemple, que les intellectuels n'osent plus sortir de leurs universités, de leurs séminaires et de leurs essais pour prendre la parole. L'espace public québécois a été expurgé du discours de l'intellectuel, qui n'a plus voix au chapitre depuis si longtemps - à quelques exceptions près, qui confirment la règle -, qu'il préfère désormais se taire. La perte, on ne le regrette pas assez, est immense.

Dans le contexte, reproche-t-on à Wajdi Mouawad son regard méprisant sur la société québécoise, ou son point de vue d'intellectuel sur sa cité? Le mépris n'est peut-être pas seulement là où on le pense.