Publié le 27 sept. 2011
Marc Cassivi LA PRESSE

À la fin de l'adolescence, j'écoutais The Urban Peasant à la télévision de la CBC, avec le regretté James Barber. Ses recettes rustiques n'avaient rien de gastronomique. Tout le contraire. De la cuisine canadienne d'inspiration anglo-saxonne: pain de viande, croustade aux framboises, «tuna casserole». Je sens que vous avez l'eau à la bouche...

J'ai en quelque sorte appris à cuisiner avec James Barber. En semaine, juste avant le souper. Pour le meilleur et pour le pire. Ses manières sympathiques et sans prétention me convenaient parfaitement. Comme son approximation en cuisine.

Depuis, je ne mesure rien, je ne fais jamais la même recette et je tente souvent de me convaincre du bien-fondé de certains mariages d'ingrédients. Ma famille fait parfois les frais de mes expérimentations d'alchimiste toqué. Mais je n'ai jamais intoxiqué personne. Que je sache.

Ma cuisine, à force d'essais et de (beaucoup) d'erreurs, s'est progressivement améliorée. J'ai appris sur le tas, comme on dit, et surtout, contrairement à l'avis de nombreux spécialistes, grâce aux Daniel Pinard et autres Josée Di Stasio de la démocratisation gastronomique. Confortablement assis devant mon téléviseur.

Je lis, j'use et je pratique les livres de cuisine que j'achète et que l'on m'offre. Ma Cuillère d'argent est maculée de sauce tomate. Les livres de Thomas Keller et de David Chang ne servent pas qu'à décorer ma bibliothèque. Mais c'est à la télévision, en regardant Giada De Laurentiis, David Rocco ou Des kiwis et des hommes, que j'ai fait la plupart de mes modestes apprentissages.

Depuis longtemps, on dit qu'il y a trop d'émissions culinaires à la télévision. On n'a pas tort. Or «on», comme le veut l'adage, exclut la personne qui parle. J'aime manger et j'aime cuisiner. J'en viens rarement à la conclusion qu'il y a trop d'une chose que j'aime. Je suis abonné au Food Network et à Zeste. Je n'ai pas raté la finale des Chefs. Je lorgne à l'occasion du côté d'Un souper presque parfait à V.

Lorsqu'on se plaint du trop-plein d'émissions de cuisine, je me sens comme le dernier des Mohicans. Prêt à défendre la mission éducative de Top Chef (une télé-réalité), l'accent anglais de Ricardo et l'à-propos du vocabulaire coloré de Gordon Ramsay chez des restaurateurs paresseux.

Correction: je me «sentais» comme le dernier des Mohicans. La semaine dernière, j'ai rendu mon tablier. Mon seuil de tolérance a été atteint. Comme un entremets de trop dans un menu dégustation, la nouvelle compétition de cuisine de V, Et que ça saute! m'a donné la nausée. Le «foodie» télévore insatiable que je suis a frôlé l'indigestion.

À force de voir des quidams, cuisiniers amateurs dans leurs temps libres, se faire humilier en ondes par le chef Giovanni Appolo, je me suis rangé du côté de ceux qui réclament depuis longtemps un moratoire sur les émissions de cuisine. Parce que trop, c'est comme pas assez. Et parce qu'à force de les apprêter à toutes les sauces, on a évacué la cuisine des émissions de cuisine.

James Barber n'était pas un grand chef. Mais il aimait cuisiner et il aimait partager sa passion de la cuisine. Une cuisine simple, de tous les jours, accessible à tous. Aujourd'hui, exploitant à fond le filon de l'attrait récent des Québécois pour la gastronomie, les télédiffuseurs et producteurs de télévision ont complètement pressé le citron des émissions de cuisine.

Le concept même de l'émission de cuisine s'en trouve complètement dénaturé. On ne se contente plus d'émissions de recettes, alors on invente des concours de cuisiniers. Puis, on se lasse des cuisiniers et l'on met en scène des amateurs. Et comme on ne fait pas confiance aux amateurs pour nous divertir, on embauche des cuisiniers pour les humilier. En ajoutant une petite musique générique de suspense dramatique, la même que l'on retrouve dans toutes les émissions de téléréalité.

La semaine dernière, j'ai vu un jeune homme au bord des larmes, supplier les juges de Et que ça saute! de lui donner une deuxième chance. Pas un apprenti-chef qui ne s'était pas appliqué en taillant une volaille. Un jeune homme qui, après son travail de 9 à 5, dans ses temps libres, s'adonne modestement à sa passion.

J'en ai eu assez. Assez que la cuisine serve de faire-valoir à des émissions au goût du jour de vedettes surexploitées, à des compétitions de téléréalité de plus en plus débiles et à des défoulements publics de chefs aux ego surdimensionnés. Que la cuisine que j'aime serve de prétexte à l'humiliation.

Vous direz: qu'il change de chaîne celui-là. Et vous n'aurez pas tort. On peut toujours éteindre ou changer de poste. Mais la question demeure: qu'est-ce que la multiplication des émissions basées sur l'humiliation de quidams, dont le but inavoué est de consoler le téléspectateur sur son propre état, nous dit sur nous-mêmes? Bien des choses, à mon avis, désolantes.