Publié le 16 avr. 2012
Marc Cassivi LA PRESSE

En 1999, Éric Lange a découvert le saint Graal. Ou son équivalent. Ce spécialiste français de la restauration de films a appris, au détour d’une conversation, l’existence d’une copie colorisée à la main du chef-d’œuvre de Georges Méliès, Le voyage dans la lune.

« Je n’en avais jamais entendu parler, on n’y faisait référence nulle part, dit-il. Puis, le directeur de la Cinémathèque de Barcelone m’a révélé par hasard qu’il avait une bobine couleur du film en sa possession, mais qu’elle était abîmée et inutilisable. »

Loin de se laisser décourager, Lange, avec son associée de la société Lobster Films, Serge Bromberg, s’est lancé dans ce qui est sans doute le plus ambitieux projet de restauration de l’histoire du cinéma.

Il a convaincu la Cinémathèque de Barcelone de lui léguer la copie couleur du Voyage dans la lune en échange d’un film du réalisateur espagnol (et rival de Méliès) Segundo de Chomon. Et à temps perdu, la nuit, pendant plusieurs mois, il a photographié, un à un, chacun des quelque 13 000 plans du premier grand film de science-fiction du septième art, réalisé en 1902, sept ans seulement après l’invention du cinéma.

« C’était comme un rêve d’y avoir accès. Le problème, c’est que la bobine était dure comme le roc, dit-il. La pellicule, d’ordinaire souple, était compacte, de sorte qu’il était impossible de la détacher. Essayer de la récupérer, c’était de la folie ! »

Grâce à un procédé chimique, Lange a réussi à décoller délicatement la pellicule bout par bout. Et à tout numériser. Un travail de moine. « C’est plus une passion qu’un métier », reconnaît-il. Mais il a dû attendre une dizaine d’années afin que la technologie, et le soutien de partenaires parmi lesquels Technicolor, permettent que Le voyage dans la lune connaisse un nouveau souffle, juste à temps pour souligner les 150 ans de naissance de Georges Méliès, en 2011.

Le résultat de cette restauration aussi complexe qu’improbable, ainsi que le processus passionnant qui y a mené, sera présenté à partir de vendredi au cinéma Excentris.

Le voyage extraordinaire, documentaire coréalisé par Bromberg et Lange, relate à la fois les grandes étapes de la restauration et celles du parcours de Georges Méliès, fils d’un détaillant de chaussures devenu prestidigitateur, puis « inventeur du spectacle cinématographique » (dixit Louis Lumière). Le premier cinéaste à plonger dans l’univers de la fiction.

Grâce à des extraits de courts métrages ingénieux et poétiques de Méliès, pionnier du trucage (disparition, multiplication, fondus enchaînés, etc.), les documentaristes nous présentent la face cachée de ce Voyage dans la lune, film de 15 minutes qui connut un succès mondial à sa sortie en 1902 (au point d’être piraté par les Américains).

« L’histoire de Georges Méliès est extraordinaire, dit Éric Lange. Le voyage dans la lune est un grand film. Avec la banalisation des images aujourd’hui, et la quantité d’extraits de films muets que l’on peut trouver sur l’internet, nous avons voulu mettre en perspective ce chef-d’œuvre du cinéma. Mettre en lumière ce qu’il a de spécial. »

Mission accomplie. Ponctué de témoignages de cinéastes tels que Jean-Pierre Jeunet, Michel Gondry, Costa-Gavras ou Michel Hazanavicius, Le voyage extraordinaire trace le portrait d’un fantaisiste de génie et de son œuvre maîtresse, dont on a surtout retenu une image iconographique : celle de la lune, un obus dans l’œil.

Cette « histoire extraordinaire » est évoquée par le récent film Hugo de Martin Scorsese, avec Ben Kingsley incarnant Méliès. Le cinéaste travailla à la fin de sa vie dans une boutique de jouets de la gare Montparnasse, ruiné, le studio qu’il avait fondé détruit, son cinéma quasi oublié, ayant brûlé la plupart des négatifs de ses quelque 500 films (« un suicide », selon Costa-Gavras).

Cet artisan visionnaire – il faisait tout, de la fabrication des décors à la mise en scène, en plus de jouer –, dépassé par les progrès de l’industrie, réalisa son dernier film en 1912, à 52 ans, et ne fut « réhabilité » que quelques années avant sa mort, en 1938, par une nouvelle génération de cinéphiles.

« J’ai trouvé géniale l’idée d’approcher ainsi l’univers fantastique de Méliès, par un jeune garçon qui vit dans un monde onirique », dit Éric Lange à propos du film de Martin Scorsese et du récit (L’invention d’Hugo Cabret de Brian Selznick) qui l’a inspiré. Tous les extraits des films de Méliès, incluant une séquence de la copie couleur restaurée du Voyage dans la lune, présentés dans Hugo proviennent d’ailleurs des voûtes de Lobster Films.

La version restaurée du Voyage dans la lune, présentée en primeur au Festival de Cannes il y a un an, accompagne la projection du documentaire d’Éric Lange et de Serge Bromberg (qui en assure la narration). Une bande sonore anachronique, composée par le groupe français Air, ajoute une touche psychédélique à cette œuvre phare du septième art, qui raconte le périple lunaire de six astronomes capturés par des extraterrestres.

Que fait-on quand on a trouvé le saint Graal ?, ai-je demandé à Éric Lange. Ce gardien de la mémoire du cinéma poursuit son travail de restauration avec son associé et planche actuellement à celle des premiers courts métrages de Charlie Chaplin. « On choisit les meilleurs plans de différentes copies, plan par plan, pour arriver à la meilleure qualité possible, dit-il. Il y a des gens qui ont de vieux films dans leur cave ou leur grenier. Ce sont des trésors qu’il reste à découvrir ! »