Publié le 16 avr. 2012
Marc Cassivi LA PRESSE

Ce fut il y a 15 ans le plus grand succès commercial du cinéma hollywoodien, récoltant quelque 2 milliards de recettes dans le monde. Titanic de James Cameron, lauréat de 11 Oscars en 1998, a repris l'affiche mercredi, en version 3D, prenant prétexte du centième anniversaire du naufrage du plus célèbre des transatlantiques.

L'actrice britannique Kate Winslet avait à peine 20 ans lorsque sa carrière a été propulsée par le rôle de Rose Butaker, jeune bourgeoise américaine qui s'amourache de Jack Dawson, aventurier vagabond sans le sou, interprété par Leonardo DiCaprio. On ne l'a plus jamais revue par la suite dans une superproduction américaine. Elle a préféré s'investir dans le cinéma d'auteur.

J'aime Kate Winslet. J'aime sa verve et ses choix audacieux. La finesse de son jeu. Son franc-parler. Elle ne s'est pas fait prier cette semaine pour faire la promotion de la version 3D de Titanic, sans doute reconnaissante de l'impact du rôle de Rose sur sa vie professionnelle. Mais elle n'a pas rangé pour autant son sens critique...

Interviewée par MTV News, le week-end dernier, lors de l'avant-première londonienne du film, Kate Winslet a déclaré avoir «envie de vomir» lorsqu'elle entend My Heart Will Go On de Céline Dion, que l'on trouvait sur la bande originale de Titanic (et qui accompagnait le générique). Faute d'être diplomate, on ne pourra l'accuser d'avoir la langue de bois.

L'actrice de 36 ans dit être «hantée» par la célèbre chanson de la diva québécoise, qui l'a accompagnée inlassablement dans sa carrière, chaque fois qu'on a voulu lui «faire plaisir» en la faisant jouer dans un lieu public. «J'aimerais pouvoir dire: Écoutez tout le monde, c'est la chanson de Céline Dion! Mais je ne le peux pas. Je dois juste rester là, vous savez, l'air impassible, en roulant des yeux intérieurement.»

Elle a ajouté, toujours pour les caméras de MTV, qu'entendre la ballade de Céline Dion est une constante torture qu'on lui fait subir, notamment sur les plateaux de télé, en essayant de lui rappeler de bons souvenirs. «Cette chanson me donne envie de vomir... Je ne devrais pas dire ça, mais vraiment, elle me donne envie de vomir.»

Ce n'est pas pour contredire la belle Kate, mais moi, c'est la superproduction de James Cameron au grand complet qui me donne la nausée. Et pas seulement parce que j'ai le mal de mer.

Cette grosse baudruche de 200 millions de dollars - qui a récolté 1,8 milliard aux guichets; un record surpassé seulement récemment par une autre superproduction prétentieuse de James Cameron, Avatar - est pour moi l'incarnation même du cinéma de l'esbroufe. Une romance improbable, insupportable et interminable (3h14 au compteur), qui épouse tous les codes du film d'action décervelé en tentant de réécrire l'Histoire.

Jack court à la rescousse de la belle Rose dans la cale immergée d'eau glacée du Titanic. L'eau de mer est claire comme dans une piscine chauffée à L.A. Les amoureux transis n'ont jamais froid, ils ne sont jamais décoiffés. Ils conservent leur superbe, même devant la mort. Leur amour est plus fort qu'un iceberg caché dans le noir, tard le soir, à une centaine de kilomètres du plus proche port (ce pourrait être le couplet d'une chanson de Luc Plamondon). Dans l'horizon lointain, on devine Céline Dion se frappant deux fois la poitrine avec son poing. Générique.

Ce n'est d'ailleurs pas tellement la chanson de Céline Dion qui me donne de l'urticaire chaque fois que je tombe sur Titanic à la télévision. Ce qui m'irrite profondément, depuis que j'ai découvert cet objet de cinéma boursouflé, c'est la banalisation d'une tragédie.

Il y a 100 ans, un navire s'est abîmé en mer, après avoir percuté un iceberg non loin des côtes de Terre-Neuve. Des centaines de personnes sont mortes. Dans le film de James Cameron, elles meurent comme dans un jeu vidéo, rebondissant sur les parois d'un navire qui sombre de manière spectaculaire. Leurs têtes résonnent sur le métal comme des balles de ping-pong. J'ai trouvé ça indécent à 24 ans. Je le trouve encore.

Où d'autres (dont plusieurs confrères) ont vu un tour de force d'effets visuels, j'ai surtout vu un mélo mielleux sans queue ni tête, aussi ridicule que racoleur, voguant d'invraisemblance en invraisemblance, malgré tout ce souci pour recréer la catastrophe en temps réel, avec un navire pratiquement à l'échelle et tutti quanti.

Mon irritation vis-à-vis de cette superproduction lisse et conformiste, au romantisme cucul et exacerbé, a atteint son apogée quand James Cameron s'est autoproclamé «le roi du monde» à la soirée des Oscars. S'il avait pu sombrer avec son projet, celui-là...

Ce qui me désole tout autant aujourd'hui, c'est de constater que 100 ans plus tard, bien des gens ne retiennent du naufrage du Titanic que l'image kitsch (tout à fait dans le ton de la chanson de Céline Dion) d'une amourette digne d'un roman Harlequin entre deux personnages qui n'ont jamais existé. Laissant dans l'abîme le souvenir de 1500 véritables victimes.

Pour joindre notre chroniqueur: mcassivi@lapresse.ca