Marie-Nicole Lemieux m'attend au Café Cherrier. La célèbre contralto vient de faire paraître, sur étiquette Naïve, un disque Schumann, Liederkreis, Frauenliebe und Leben, très bien reçu par la presse européenne. Marie-Nicole Lemieux vit désormais entre l'Europe et le Québec. Discussion France-Québec.

Marc Cassivi LA PRESSE

Marc Cassivi: À vivre constamment entre les deux, quelle différence vous frappe le plus entre la France et le Québec?

Marie-Nicole Lemieux: Ici, ce qui me frappe toujours, c'est le besoin de consensus des Québécois. À la télé, ça devient de plus en plus difficile à supporter. Ce n'est pas parce que l'on n'est pas du même avis que l'on se déteste. Le lendemain de mon passage à Tout le monde en parle, certains m'ont dit que les questions avaient été dures. Moi, j'ai trouvé ça très sympathique. En France, l'émission était pas mal plus acide.

M.C.: En France, vous n'avez pas fait des plateaux de ce type-là?

M.-N.L.: Non, pas encore, mais ça devrait venir. J'ai fait Le Monde, Le Figaro, je vais beaucoup à Radio Classique, à Radio-France.

M.C.: Mais pas encore à la télé...

M.-N.L.: Paradoxalement, il y a un grand public pour la musique classique en France, mais c'est très difficile pour les vedettes du classique d'être entendues ailleurs que sur les chaînes classiques. C'est un peu la même chose que chez nous. Les émissions de musique classique passent à minuit le soir.

M.C.: Malgré la tradition musicale européenne, il n'y a pas davantage de tribunes pour la musique classique?

M.-N.L.: L'an dernier, j'étais de la production de Faust de Gounod, en direct à la télévision. Il y avait 2 millions de téléspectateurs à l'antenne. Les gens de France 2 (la chaîne publique française) étaient très contents. Mais ce n'est pas plus facile. J'ai plus de visibilité au Québec.

M.C.: Ici, avez-vous l'impression que la musique classique et l'opéra n'occupent pas l'espace médiatique qui devrait leur revenir? Bien des mélomanes regrettent le changement de cap de la Chaîne culturelle de Radio-Canada (devenue Espace Musique) ...

M.-N.L.: J'en veux un peu à Radio-Canada, même si c'est l'un des seuls lieux de diffusion qui restent. Ils ont beaucoup coupé. Il n'y a plus de place pour l'art vocal. C'est devenu une chaîne de musiques du monde. Il ne reste plus que l'Opéra du Met le samedi. Il ne manquerait plus qu'ils nous enlèvent ça! J'écoutais beaucoup la Chaîne culturelle et je trouve ça triste.

M.C.: Vous avez grandi en écoutant ça?

M.-N.L.: Non. Ma mère écoutait Nana Mouskouri! Mais si ce n'avait pas été de Radio-Canada et de Télé-Québec, qui à l'époque diffusaient des émissions classiques, je n'aurais peut-être pas eu la piqûre.

M.C.: Ça faisait oeuvre utile.

M.-N.L.: Aujourd'hui, Radio-Canada m'invite, mais ne me fait pas chanter! Il y a deux ans, à l'ouverture de la saison avec Kent Nagano et Alain Lefèvre, je chantais. Ils m'ont coupée au montage pour la diffusion télé! Et personne n'a eu le courage de venir me le dire. Selon eux, ça ne devait pas être intéressant d'entendre Marie-Nicole Lemieux chanter Mozart.

M.C.: Ce n'était pas assez grand public?

M.-N.L.: Ils ne me l'ont pas expliqué. J'en ai été fâchée. J'étais assez intéressante pour le public de la radio, mais pas assez pour celui de la télévision. Depuis le temps que je fais des émissions de télé, c'était l'occasion de me voir chanter. De voir ce que je fais. Ç'a été coupé. J'ai trouvé ça ordinaire.

M.C.: Ça me fait penser à Claude Dubois qui avait reçu un prix et qui avait été coupé au montage par la CBC.

M.-N.L.: C'était épouvantable. Ça me fait rire ça aussi: les Français sont convaincus que tous les Canadiens sont bilingues. Ce qui est arrivé à Claude Dubois m'a exaspérée.

M.C.: En France, les gens qui ont la même notoriété que vous avez au Québec sont traités de la même manière?

M.-N.L.: Je suis bien traitée au Québec. Je n'ai pas à me plaindre. Les Français sont très fiers de leurs chanteurs qui font de belles carrières. Mais c'est comme au Québec: ils sont fiers parce que leurs chanteurs font carrière ailleurs! (rires)

M.C.: C'est étonnant, ce besoin de recevoir l'aval de l'étranger.

M.-N.L.: C'est partout pareil, je crois. En France, je tombe parfois sur des Québécois qui me reconnaissent! (rires) C'est drôle. En France, il y a un phénomène de vedettariat qui est encore plus fort. Ils signent des autographes.

M.C.: C'est inévitable de succomber au phénomène du vedettariat lorsque l'on veut mener une carrière internationale intéressante?

M.-N.L.: Il y a toujours eu des vedettes à l'opéra. Ç'a beau être de la musique classique, on chante pour le public. Si le public ne vient pas au concert et n'achète pas de disques, ça ne donne rien. Comme dans toutes les sphères artistiques, il faut savoir se vendre. Parce que l'on vit avec le public.

M.C.: Le phénomène Starmania en opéra, vous en pensez quoi?

M.-N.L.: Je ne l'ai pas entendu, mais ça ne me dérange pas si c'est bien fait. On me dit que ce sont des chanteurs d'opéra qui interprètent les chansons de façon classique. Ça peut être intéressant si c'est bien fait. Mais quand on me dit qu'Helmut Lotti, c'est du classique, le coeur me fend. J'ai beaucoup de misère avec ça.

M.C.: Il n'y a pas un risque selon vous de dénaturer une forme artistique afin de plaire à un plus grand nombre?

M.-N.L.: L'art ne nous appartient plus. C'est une question d'interprétation. On ne peut pas retenir une forme. On ne peut pas empêcher les essais qui se font dans les mises en scène d'opéra. Les gens ont l'impression qu'ils doivent connaître l'opéra pour aimer ça. Je ne suis pas d'accord. Le public doit faire confiance à son instinct. Il y a du bon et du mauvais, comme dans tout.

M.C.: Une chose est indéniable, c'est que le public de l'opéra est vieillissant à Montréal. C'est la même chose en Europe?

M.-N.L.: Il y a plus de jeunes, mais ça dépend des productions. Les jeunes aiment beaucoup le baroque, même à Montréal. C'est sûr qu'il y a beaucoup de têtes grises à l'Opéra de Montréal, alors qu'en Europe, il y a souvent des jeunes. En Allemagne, il y a beaucoup d'enfants à l'opéra.

M.C.: Je ne connais pas l'opéra, mais j'y suis allé assez jeune avec ma mère, qui adore l'opéra, et j'ai toujours aimé ça. Il y a quelque chose du lien avec ma mère dans ces sorties à l'opéra que je chéris beaucoup. J'aime la démesure de l'opéra.

M.-N.L.: Il y a des préjugés insidieux liés à l'opéra. À la télé, dans les films, aussitôt que quelqu'un devient riche, comme dans les pubs de 6/49, il écoute de l'opéra. Tous les psychopathes écoutent du Wagner! J'aime un public qui écoute avec son coeur et avec ses tripes. Je crois que tout le monde peut aimer l'opéra.

 

Illustration: Francis Léveillée, La Presse