Malheureusement, ce n'est pas une coïncidence : les premières grandes décisions du gouvernement Legault ont toutes visé des immigrants. Et par ricochet, l'île de Montréal, terra incognita de la CAQ.

Publié le 3 avr. 2019
LYSIANE GAGNON LA PRESSE

D'abord, bien sûr, sa politique d'immigration. À l'aberration économique que constitue la diminution du nombre d'immigrants choisis s'est ajoutée une mesure d'une cruauté inouïe, soit l'annulation des 18 000 dossiers (50 000 personnes !) en attente du certificat de sélection du Québec.

A suivi la déréglementation du taxi, dont la plupart des victimes seront les immigrants qui assurent le service du taxi à Montréal et qui se retrouvent avec des permis sans valeur. Et le premier ministre de claironner : « Quand on est en affaires, on prend des risques ! » Dire cela à des gens qui se sont endettés pour acheter l'unique voiture qui leur permet de gagner leur vie de peine et de misère ? Quelle outrecuidance !

Et puis enfin, voici la loi sur la soi-disant « laïcité », mesure phare de ce nouveau gouvernement qui ose se draper dans le fleurdelisé pour exclure du marché de l'emploi des croyants qui sont pour la plupart d'origine immigrante !

La réalisation d'une promesse électorale qui répondait à un problème inexistant et qui n'avait pour but que de permettre à la CAQ, sur le mode subliminal, de faire campagne sur le dos des immigrants.

En clair : on va avoir moins d'immigrants et ceux qu'on aura vont savoir qui mène ici !

M. Legault ne cache même plus son hostilité latente envers « les autres ». Dans son « adresse à la nation », il n'a parlé qu'aux « pure laine ». Pas l'ombre d'un mot pour rassurer ceux qui voient leurs possibilités d'emploi menacées par son projet de loi 21. Cet homme, décidément, n'aura jamais la stature d'un chef d'État.

On voit ici à l'oeuvre le nationalisme propre à la CAQ - un nationalisme mesquin, peureux et lâche qui n'est pas sans rappeler celui de l'Union nationale avec laquelle le parti de François Legault a tellement en commun. À partir d'une menace imaginaire - le déferlement de hordes d'étrangers déterminés à islamiser le Québec ! -, on joue les gros bras en s'en prenant à des citoyens vulnérables qui n'ont jamais causé quelque trouble que ce soit.

Combien de petits Gagnon et de petits Tremblay se sont-ils convertis parce qu'ils ont vu passer, parmi leurs nombreux enseignants, une femme voilée ou un homme coiffé d'une kippa ? Combien de cas de prosélytisme se sont-ils produits dans nos écoles ? Si ç'avait été le cas, soyons sûrs que la presse à sensation, qui a réussi, depuis 2007, à transformer en drame national quelques « accommodements raisonnables » parfaitement insignifiants, en aurait fait grand état !

En quoi le fait de jeter à la rue des diplômés de l'enseignement en les excluant du quasi-monopole qu'est l'école publique va-t-il aider le Québec à protéger son identité culturelle ? En quoi ce grave déni de justice imposé à une infime minorité de croyants (pour la plupart francophones !) va-t-il promouvoir la langue française ?

J'ajouterais ceci : c'est une insulte aux francophones de vieille souche que de prétendre que ce projet de loi discriminatoire s'inscrit dans leur identité et dans leur histoire.

Mes ancêtres paternels et maternels n'ont pas bâti ce pays pendant 400 ans pour qu'en 2019, leurs descendants en arrivent à piétiner les droits des minorités.

M. Legault prétend que nous vivons dans une société laïque depuis la Révolution tranquille. Faux. Le Québec, comme le reste de l'Amérique du Nord, vit dans un régime de neutralité de l'État. L'État est neutre et ses citoyens peuvent afficher leur religion comme bon leur semble. La laïcité est une tradition étrangère à la nôtre, issue de l'histoire sanglante et tourmentée de la France du XIXe siècle.

Québec solidaire, qui s'est heureusement prononcé contre le projet de loi, n'avait nul besoin de voter une résolution réaffirmant le droit des individus au port de signes religieux. Le parti se serait épargné les questions stupides du genre : « Peut-on conduire un autobus avec un tchador ? » Comme le dit très bien Gabriel Nadeau-Dubois, ce sont des élucubrations qui n'ont rien à voir avec la réalité.

En fait, la position de QS correspond tout simplement à la situation existante au Québec comme au Canada et dans toutes les Amériques, de même qu'à nos propres chartes des droits et aux jugements de la Cour suprême. Ce serait bien le comble qu'un parti de gauche se fasse complice de politiques discriminatoires envers les minorités !

Il reste que QS doit être félicité. Par cette prise de position honorable, le parti a refusé d'embarquer dans le consensus mou que décrivent les sondages et qui aurait pu lui profiter électoralement.

Désormais, il se trouvera deux partis pour s'opposer au projet de loi 21 : l'opposition officielle libérale et la deuxième opposition. Voilà qui sauve l'honneur du Québec. Malheureusement, ces deux partis ont peu d'assises dans les régions, ce qui confirme que la résistance au projet de loi viendra surtout de la métropole.

Oui, ce nouveau psychodrame va creuser encore davantage le fossé entre Montréal et le reste de la province.

Mais à qui la faute ? Ce clivage toxique, produit de tous les préjugés entretenus par certains médias populaires et par les xénophobes paranoïaques qui sévissent sur les réseaux sociaux, a été exploité par la CAQ, qui a fait son lit dans le sillage de l'ancien conseiller municipal d'Hérouxville. Vous vous rappelez ? Celui qui proclamait en 2007 que chez nous, on ne lapide pas les femmes adultères et qu'on mange du cochon ?

La CAQ a raffiné le discours et lui a apporté une touche de bonhomie, mais c'est au fond la même histoire, fondée sur la peur pathologique de l'autre.

Hélas, on s'en va vers un autre débat destructeur, le pire étant que toutes ces blessures que la société s'infligera à elle-même auraient pu être évitées si les politiciens du PQ et de la CAQ avaient eu le bon sens de clore une fois pour toutes ce dossier nauséabond.