Il faudrait tout de même se brancher. Le Québec ne peut pas continuer à sélectionner en priorité des immigrants francophones - ce qui, inévitablement, accroît le nombre de musulmans - et ensuite se plaindre qu'on a trop de femmes voilées.

Publié le 2 nov. 2013
Lysiane Gagnon LA PRESSE

Ou l'on accepte de bon coeur, avec leurs différences, ces familles que l'on a invitées à vivre ici. Ou l'on change de stratégie d'immigration.

Depuis que le Québec a acquis le droit de sélectionner les immigrants, tous les gouvernements ont privilégié l'immigration francophone. Cela allait de soi, mais cette politique a eu pour effet d'augmenter l'immigration musulmane, dans la mesure où le Maghreb et l'Afrique francophone constituent les plus grands bassins d'émigration francophone. Même parmi les immigrants qui ont la nationalité française, un pourcentage sans doute assez élevé est d'origine maghrébine.

Résultat: le nombre d'immigrants qui s'identifient comme musulmans auprès de Statistique Canada a plus que doublé à Montréal depuis 2001, passant de 100 000 à 220 000. Ils représentaient en 2011 près de 10% de la population montréalaise (notons toutefois que la majorité est non-pratiquante ou s'abstient d'afficher des signes islamiques).

L'été dernier, au moment même où il s'apprêtait à jouer sur la corde de l'islamophobie avec son projet de charte, le gouvernement a intensifié le phénomène: les candidats dont la connaissance du français correspond au niveau «intermédiaire avancé» seront privilégiés, ce qui favorise encore davantage les candidats provenant des anciennes colonies françaises, et écarte à toutes fins utiles ceux qui ont de faibles notions du français.

Une autre stratégie est pourtant possible. Il s'agirait de diversifier l'immigration, en recrutant les candidats les plus susceptibles de s'adapter rapidement à la société québécoise, indépendamment de leur degré de connaissance préalable du français, quitte à les «franciser» une fois ici.

Le fait de parler la même langue peut être trompeur, quand les écarts culturels sont profonds. Malgré leur connaissance du français, trop d'immigrants maghrébins et africains ne trouvent pas d'emploi correspondant à leurs qualifications. En partie parce qu'une langue apprise dans un autre contexte (à Tunis, Lyon ou Dakar) ne garantit pas l'intégration à la société québécoise.

Or, comme l'écrivait en août dernier, dans ces pages, Marie-Andrée Provencher, une enseignante en francisation d'adultes, les programmes de francisation sont, pour les nouveaux venus, la meilleure façon de s'initier aux codes culturels québécois. En revanche, «alors que le non-francophone bénéficie de cette période de francisation et d'adaptation culturelle, le «déjà-francisé» est laissé à lui-même...».

Le nouveau plan d'immigration dévoilé jeudi par la ministre De Courcy prévoit deux bonnes mesures: une augmentation des budgets pour la francisation, et une sélection des immigrants mieux arrimée aux besoins du marché du travail.

Peut-être faudrait-il aussi penser à diversifier les sources de l'immigration, tout en continuant à favoriser l'immigration en provenance de la francophonie méditerranéenne qui a jusqu'ici si bien servi le Québec.

Pourquoi ne pas penser, par exemple, aux Grecs ou aux Espagnols que la crise européenne pousse à l'exil? Aux chrétiens du Moyen-Orient avides de paix? Aux Chinois, aux Vietnamiens ou aux Philippins qu'on ignore sous prétexte que leur langue seconde est généralement l'anglais... mais qui sont remarquablement «adaptables» ? Il s'agit d'une main-d'oeuvre travaillante et flexible, qui accorde une valeur primordiale à la scolarité de ses enfants, et qui ne transporte pas de lourd bagage religieux (sauf les Philippins qui sont... catholiques!).

Un professeur qui enseigne le français à des classes multiculturelles d'immigrants me disait que ses meilleurs étudiants sont des Chinois. Pourquoi? Parce qu'ils travaillent plus que les autres! Et ne l'oublions pas, tous ces immigrants au départ non francophones enverront leurs enfants dans des écoles françaises...