Gilles Duceppe et Michael Ignatieff s'évertuent, ces jours-ci, à faire l'éloge des «valeurs québécoises» qui seraient, à les entendre, fondamentalement différentes de celles du reste du Canada. On se gargarise de mots. En fait, les «valeurs» prédominantes au Québec sont fort proches de celles du Canada anglais, ce sont celles d'une société moderne et démocratique.

Lysiane Gagnon LA PRESSE

Il y a quand même des différences, dont l'une des principales - croyions-nous - était la préférence des Québécois pour les politiques axées sur la réhabilitation plutôt que sur la répression.

Eh bien! On ne dirait pas que c'est encore le cas, à en juger par le torrent de protestations déclenché par la perspective de voir Bertrand Cantat, condamné en 2004 pour l'homicide involontaire de l'actrice Marie Trintignant, apparaître au TNM dans une pièce inspirée de l'oeuvre de Sophocle et mise en scène par Wajdi Mouawad.

Il est vrai que la présence de Cantat, dans une pièce du cycle Des femmes, a quelque chose de choquant, dans la mesure précisément où il est question de femmes et de violence. Mais enfin, Cantat a purgé sa peine. Il a vu son nom, sa carrière et sa vie détruits. Noir Désir s'est dissous l'hiver dernier. Il ne survivra désormais, comme artiste, qu'en allant d'un petit contrat à l'autre.

Pourquoi refuser le pardon à un homme qui a largement payé sa dette envers la société?

Hélas, dans le débat actuel, on fait souvent bon marché des faits.

A-t-on oublié qu'il s'agissait d'un homicide involontaire? Involontaire, je répète. Contrairement à ce qu'on dit ici et là, un homicide involontaire, serait-ce contre sa propre femme, n'est pas «le pire des crimes». Dans la répugnante hiérarchie du crime, il y a mille fois pire: les enfants tués à l'arme blanche, les femmes violées et torturées avant d'être assassinées, et la pléiade des meurtres prémédités, longuement et sordidement planifiés...

Outre le fait que selon tous les témoignages entendus au procès (dont celui de son ex-femme), Cantat n'était pas un homme violent, les circonstances du meurtre expliquent la relative légèreté de la sentence.

Ce soir-là, à Vilnius, les deux amants, engagés depuis quelques mois dans une liaison aussi orageuse que passionnée, ont passé la soirée à boire. Une fois dans leur chambre, ils se lancent dans une violente scène de jalousie mutuelle. Elle est jalouse de la femme, il est jaloux du mari. Ils en viennent aux mains. Dans cette lutte hystérique alimentée par l'alcool, Cantat assène à sa compagne des coups qui s'avéreront mortels.

En la voyant inanimée, il croit qu'elle a perdu connaissance. Il est lourdement intoxiqué, rappelons-le. Il l'étend sur le lit, lui applique des compresses et appelle le frère de Marie, qui participe au même tournage. Les deux hommes, la croyant endormie, bavardent pendant quelque temps. Plus tard seulement, ils découvriront l'horrible réalité.

Tout cela est d'une tristesse insondable. Certes, aucune peine de prison - même pas la peine de mort - n'efface un meurtre, mais dans une société civilisée, on croit à la réhabilitation des criminels repentis.

La meute médiatique étant partie à la chasse à l'homme, il y a peu de chances que Cantat aboutisse un jour sur la scène du TNM. Cette levée de boucliers aura rappelé au public... et aux douaniers que les individus coupables de crimes punissables au Canada par dix ans de prison sont interdits du territoire pour une période de cinq ans après leur peine.

Cantat était récemment venu à Montréal sans problème, un citoyen français n'ayant nul besoin de visa. La prochaine fois, les douaniers seront vigilants... et il est douteux que le musicien puisse bénéficier d'un permis spécial, les ministres de l'Immigration n'étant pas friands des controverses.