Oublions Chopin. Ce n'est pas seulement parce qu'ils ont l'âme romantique que les Polonais ont été foudroyés lorsque l'avion transportant leur président et 95 hauts dignitaires du pays s'est écrasé près de l'aéroport de Smolensk. C'est que la coïncidence est insoutenable, entre cet accident et l'histoire récente de la Pologne. Pour la troisième fois en un demi-siècle, le pays perdait brutalement une partie de ses élites.

Lysiane Gagnon LA PRESSE

Oublions Chopin. Ce n'est pas seulement parce qu'ils ont l'âme romantique que les Polonais ont été foudroyés lorsque l'avion transportant leur président et 95 hauts dignitaires du pays s'est écrasé près de l'aéroport de Smolensk. C'est que la coïncidence est insoutenable, entre cet accident et l'histoire récente de la Pologne. Pour la troisième fois en un demi-siècle, le pays perdait brutalement une partie de ses élites.

La Pologne fut le pays-martyre de la Seconde Guerre mondiale, d'abord aux mains des troupes hitlériennes, auxquelles allait s'ajouter, par le front de l'Est, l'armée soviétique. Les nazis avaient un plan: si les juifs devaient être exterminés physiquement, les Slaves, «race» inférieure aux Aryens, devaient quant à eux être réduits en esclavage. Et pour cela, il fallait d'abord anéantir leurs élites, tant il est vrai qu'un peuple sans leaders est plus facilement asservi.

Cracovie, l'ancienne capitale où ont eu lieu dimanche les obsèques du président Kaczynski et de sa femme, a été miraculeusement préservée (les nazis n'avaient pas eu le temps de la détruire quand les Russes sont arrivés). Tout près de Cracovie, se trouve le camp d'Auschwitz, où furent fusillés, avant que ce camp devienne synonyme de l'Holocauste, des centaines de membres de la classe instruite polonaise - avocats, médecins, universitaires, prêtres...

Par une atroce ironie de l'histoire, Staline allait réserver le même sort à d'autres membres de l'élite polonaise. En avril 1940, 22 000 Polonais furent fusillés à Katyn, dans l'ouest de la Russie - pour la plupart des officiers de réserve qui avaient été faits prisonniers de guerre et déportés en URSS. Un massacre que les Russes n'ont reconnu qu'en 1990. Comble d'ironie macabre, c'est en se rendant aux cérémonies commémorant le 70e anniversaire des massacres de Katyn que la délégation polonaise a trouvé la mort.

Cet accident a fort probablement été causé par l'obstination du pilote à atterrir à Smolensk malgré l'épais brouillard et contre l'avis de la tour de contrôle, qui voulait détourner le vol sur Minsk ou Moscou. À la cinquième tentative, l'avion a frôlé des arbres et ce fut la fin.

George Jonas, un chroniqueur du National Post, a sur le sujet un point de vue particulièrement informé parce qu'il est lui-même pilote et qu'étant Hongrois d'origine, il connaît bien l'Europe centrale. L'aéroport de Smolensk, dit-il, est dépourvu d'instruments de précision compatibles avec les systèmes en vigueur en Occident pour faciliter les atterrissages par mauvais temps. Force est de recourir à un système désuet que les deux pilotes de l'appareil, qui n'avaient que 36 ans et 5000 heures de vol à eux deux, n'ont pas dû utiliser souvent.

Autre facteur crucial, poursuit Jonas, la culture autoritaire d'une Europe centrale si longtemps modelée par le communisme. Le président polonais avait souvent sommé ses pilotes d'ignorer les recommandations des contrôleurs. En 2008, en route vers Tbilissi, il avait traité de « peureux » le pilote qui refusait de se conformer à son ordre d'atterrir coûte que coûte malgré l'avis de la tour de contrôle.

«En cas de doute, déclara-t-il un jour, c'est le leader (lui-même) qui décide.» Un pilote lui a déjà tenu tête en lui disant que «dans l'avion, c'est moi qui commande». Mais le jeune pilote aux commandes de l'appareil condamné a-t-il été capable de résister aux ordres du président, qui tenait mordicus à arriver à l'heure aux cérémonies de Katyn?

De source officielle, on affirme qu'il n'y a «aucune preuve» que des pressions auraient été exercées sur les pilotes. Bien sûr que non ! En l'absence de tout survivant, comment avoir une preuve concernant des échanges verbaux qui se seraient déroulés en dehors de la cabine de pilotage?