En l'espace d'un mois seulement, les perspectives d'expansion des deux principaux détaillants québécois, Metro et Jean Coutu, viennent d'être considérablement réduites sur le marché canadien. À défaut de pouvoir poursuivre leur croissance dans l'ouest du pays, les deux groupes pourraient - comme l'anticipent bien des analystes - en venir à fusionner leurs activités, ce qui ne ferait que confirmer la balkanisation du commerce de détail québécois.

Jean-Philippe Décarie LA PRESSE

Après l'acquisition au coût de 5,8 milliards de dollars des supermarchés Safeway par le groupe Sobeys dans l'Ouest canadien, annoncée le 13 juin dernier, voilà que l'autre géant canadien de l'alimentation, Loblaw, lance une offre publique d'acquisition de 12,4 milliards pour mettre la main sur le réseau de 1237 pharmacies de Shoppers Drug Mart et Pharmaprix au Canada.

Cette dernière offensive consolidatrice des deux plus importants détaillants en alimentation au Canada était prévisible depuis que les gros acteurs américains Walmart et Target ont entrepris de les attaquer dans leur marché, sur leur propre terrain.

La multiplication du nombre d'acteurs dans le secteur de l'alimentation va faire invariablement pression sur les prix et les marges de profit des détaillants, et c'est pourquoi Loblaw et Sobeys ont choisi de passer à l'action en augmentant leur volume ou en élargissant leurs opérations.

C'est exactement ce que cherche aussi à réaliser le Groupe Metro, qui a échoué à matérialiser ses approches auprès des dirigeants du groupe américain Safeway qui ont préféré conclure une transaction avec Sobeys.

Metro, qui avait disposé en début d'année d'un bloc de 10 millions d'actions de Couche-Tard pour garnir son trésor de guerre, est toujours intéressée à faire une percée dans l'Ouest où il reste un acteur d'envergure médiane: la chaîne d'une centaine d'épiceries Overwaitea qui appartient au groupe Pattison.

Toutefois, les analystes financiers maintiennent depuis des mois maintenant que Jean Coutu serait la cible privilégiée de Metro, ce qui explique la forte valorisation qu'a enregistrée hier encore le titre du détaillant pharmaceutique dans la foulée de l'annonce de la vente de Shoppers Drug Mart.

Or, si jamais cette éventualité s'avère, il s'agira d'un bien curieux retour des choses pour le Groupe Jean Coutu, puisque le destin de cette entreprise a justement basculé en novembre 1999 lorsqu'elle a échoué à mettre la main sur Shoppers Drug Mart qui lui était offerte sur un plateau d'argent.

Une occasion ratée

À la fin des années 90, sous la pression de son principal actionnaire, British American Tobacco, le conglomérat montréalais Imasco a entrepris le démembrement de ses différentes entreprises constituantes canadiennes.

Imasco était notamment propriétaire de Shoppers Drug Mart qui comptait alors 824 pharmacies au Canada, dont 69 Pharmaprix au Québec. Le détaillant à vendre était le principal concurrent de Jean Coutu, qui exploitait alors un réseau de 280 succursales au Québec et de 253 pharmacies dans le Nord-Est américain.

Si le Groupe Jean Coutu a participé aux enchères de Shoppers Drug Mart, il a fait une offre nettement inférieure à celle de 2,55 milliards du groupe mené par les sociétés d'investissement Kohlberg Kravis Roberts (KKR) et Bain Capital et le régime de retraite Teachers'.

«Ils ont payé un prix de fou, on n'était pas là", m'avait confié François Jean Coutu, au lendemain de la transaction. Quelques années plus tard, le même homme me confiait que son groupe avait fait une erreur, qu'il avait joué de pingrerie et avait ainsi raté une occasion en or.

En 2004, Jean Coutu a voulu réparer cette erreur en payant 3,15 milliards pour acquérir 1500 pharmacies Eckerd sur la côte Est américaine. Une transaction qui a mal tourné et que Jean Coutu a voulu corriger en bradant, deux ans plus tard, l'ensemble de ses 1850 propriétés américaines - ce qui incluait ses 350 pharmacies Brooks - contre une participation de 32% dans le groupe Rite Aid.

Avec cette dernière transaction, Jean Coutu devenait l'actionnaire prépondérant du deuxième détaillant pharmaceutique des États-Unis, derrière Walgreens, avec un réseau de plus de 5000 pharmacies.

On connaît la suite. Rite Aid n'a jamais réussi à effectuer le redressement attendu, et Jean Coutu a entrepris de se départir de façon graduelle, mais systématique, de ses actions dans le groupe américain.

Aux dernières nouvelles, Jean Coutu ne détient plus que 7,2% de Rite Aid qui peine toujours à rentabiliser son réseau malgré la fermeture de centaines de pharmacies.

Cette mésaventure américaine a donc forcé Jean Coutu à se replier sur son marché d'origine, le Québec, où elle n'a plus beaucoup d'espace pour manoeuvrer. Son PDG, François Jean Coutu, a beau répéter que le groupe est en mode acquisition et qu'il n'est donc pas à vendre, on peut présumer que la réalité du marché pourrait le raisonner, advenant une offre en bonne et due forme du Groupe Metro qui élargirait ainsi sa portée, mais qui le confirmerait dans son statut de gros acteur régional.