Jeanne, t'es rien qu'une maudite chienne! Pis t'es bien mieux de ne pas faire de mal à Marie, OK?

Hugo Dumas LA PRESSE

Depuis l'entrée en ondes de l'excellent téléroman Unité 9 à Radio-Canada cet automne, il se passe un bien drôle de phénomène chez les téléphiles québécois. Les mardis soir, plusieurs fidèles s'adressent directement aux personnages de la série sur Twitter, comme s'ils existaient vraiment et comme si les filles de Lietteville pouvaient les entendre à travers leur écran.

Très étrange comme situation. Mais pas autant que la section «courrier des détenues» du site web d'Unité 9, qui alimente allègrement cette confusion entre la réalité et la fiction en permettant aux fans d'écrire aux femmes incarcérées de la SRC. Jetez-y un oeil, c'est troublant. Les «fausses» prisonnières y publient de courts billets, où elles racontent de façon succincte leur vie «en dedans».

Les fautes d'orthographe qui truffent les messages confèrent un réalisme déstabilisant à cette expérience web. Par exemple, la méchante Jeanne Biron raconte: «Cou donc vous comprenez tout' tout croche. Ou ben chu une pauvre victime, ou ben chu une bitche finit.»

Puis, les réponses du public, toutes authentiques, selon Radio-Canada, s'enchaînent et démontrent que certains téléspectateurs différencient très mal le vrai du faux. C'est hallucinant. À Marie Lamontagne (Guylaine Tremblay), une dame écrit: «Bonjour Marie, tu es une mère exemplaire, sacrifier sa liberté pour sauver sa fille, chapeau» !

Une internaute implore Jeanne (Ève Landry): «Moi jt'aime bien tes juste révolter pi ont sais pas ce que tu a fait de mal encore je voulais te dire lache pas tes cours de piano.»

À Shandy (Suzanne Clément), une téléspectatrice dit: «Salut Shandy. C'est vrai ma poulette que t'es sexy, mais laisse-moi te dire que je te trouve pas mal agace.»

Bonjour l'embrouillamini. Quelqu'un a-t-il dit à ces courriéristes que les cellules de Jeanne et Shandy logent en fait dans le troisième sous-sol de Radio-Canada?

Autre question à deux écus: cette confusion nous ramène-t-elle au milieu des années 50, alors que Radio-Canada recevait de la nourriture et des couvertures chaudes pour la miséreuse Donalda, que Séraphin Poudrier maltraitait dans Les belles histoires des pays d'en haut?

Pas du tout, croit Pierre Barrette, professeur à l'École des médias de l'UQAM et un des rares spécialistes de la télévision au Québec. «À l'époque de Séraphin, les gens avaient une connaissance très faible des médias. La télé, c'était encore une nouveauté. Et les gens qui croyaient que c'était la réalité étaient culturellement un peu plus pauvres, avec un niveau d'éducation assez bas. Près de 60 ans plus tard, les gens sont tout à fait conscients qu'il existe un gars des vues, mais nous assistons au retour d'une certaine confusion», explique Pierre Barrette.

De quelle façon? Selon M. Barrette, les fictions d'aujourd'hui se collent de plus en plus à la mécanique et aux codes propres à la téléréalité, ce qui brouille les frontières entre ces deux genres. «La téléréalité n'est pas arrivée par hasard. Au-delà des combines de production, elle a ramené l'intimé, la véracité des sentiments et une certaine forme d'authenticité à la télévision», constate le professeur Barrette.

Tout ça se vérifie facilement dans Unité 9. Les femmes y vivent en permanence dans l'oeil des caméras (de surveillance), elles n'ont pas accès à internet, elles téléphonent occasionnellement à leurs proches et vivent en groupe dans un espace restreint. Exactement comme dans Loft Story ou Occupation double.

Traditionnellement, les téléréalités ont toujours suscité des réactions épidermiques chez leurs adeptes: on haït la bitch du Loft, on adore le bon petit gars gêné d'OD. Regardez tout ce qui s'écrit sur Laurie Doucet d'Occupation double sur les réseaux sociaux et vous en aurez une petite idée. Ces participants, que nous jugeons durement sur des aspects très personnels, existent dans la «vraie vie».

À l'inverse, Jeanne ou Shandy d'Unité 9 n'existent pas. Mais elles subissent présentement le même traitement brutal que l'on réserve aux stars de la téléréalité. Ça devient mélangeant tout ça.

Malgré cette confusion, vous aurez compris qu'il n'est pas nécessaire d'envoyer des caisses de vêtements à Guylaine Tremblay pour la libérer de son ensemble de jogging informe. De toute façon, elle a déjà reçu ses 35 articles et elle n'a pas le droit de dépasser son quota.

Je lévite

Argo

Avec le film Argo de Ben Affleck. Vous cherchez un divertissement intelligent, bien écrit et bien joué? Argo ne vous décevra pas. Ce thriller raconte les opérations secrètes de la CIA pour sauver des diplomates américains coincés à Téhéran en 1979. Et pour une fois, c'est le Canada qui sauve les États-Unis dans cette histoire basée sur des faits réels.

Je l'évite

La pub des cafetières Keurig

En 2012, c'est inacceptable qu'une entreprise dite internationale comme Keurig refile aux consommateurs québécois une publicité horriblement doublée comme une vieille infopub qui passe à 4h du matin. C'est gênant de ne pas entendre les actrices parler en même temps que leurs lèvres bougent. On se croirait dans un sketch de RBO.