Solange te parle sans accent

C'est le web-phénomène de l'heure, encensé par les Inrocks, bible autoproclamée... (Photo: tirée de Solange te parle)

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Photo: tirée de Solange te parle

C'est le web-phénomène de l'heure, encensé par les Inrocks, bible autoproclamée de la branchitude: Solange te parle. Dans de courtes capsules diffusées au solangeteparle.com, la jolie Solange égrène, sur un ton pointu, lent et monocorde, un chapelet de conseils aussi farfelus que pratiques sur l'hydratation ou l'indigestion.

Solange, 26 ans, fabrique ces vidéos minimalistes elle-même, toute seule dans son appartement de Paris. C'est mignon, intelligent, bien écrit et finement réalisé, ça oui. Dans une capsule mise en ligne à la mi-avril, Solange te parle même québécois, après avoir bu une bouteille de Griffon rousse à la paille.

Jamais le spectateur ne se doute que Solange s'appelle en fait Ina Mihalache et qu'il s'agit d'une actrice québécoise élevée à Montréal et expatriée dans l'Hexagone en 2004, après avoir vécu 19 ans dans notre Belle Province. Sa mère, Doris Duguay, est Québécoise et son père, Dumitru, a fui la Roumanie sous la dictature de Ceausescu.

Ina Mihalache n'est donc pas plus Française que vous et moi. Sauf que son rapport à la langue est un brin tordu. À l'âge de 10 ans, alors qu'elle vivait ici, la petite Ina, qui s'exprimait alors en québécois pure laine, a été frappée par une révélation esthétique. «J'ai entendu un petit garçon français parler à ses parents, un soir, et je me suis dit: c'est comme ça que je veux parler, je trouve ça trop beau, faut que je le fasse, quoi», a confié Solange en entrevue par Skype au talk-show de Pénélope McQuade.

Pour Ina, changer d'accent, «c'est comme emprunter le rire de quelqu'un qu'on a aimé ou choisir sa démarche», a-t-elle expliqué. Aussi simple que ça. Ainsi, pendant de longues et difficiles années, toujours au Québec, Ina a volontairement lutté contre cet attribut langagier, selon sa propre expression, se rapprochant de plus en plus de son Graal personnel, l'accent français entendu dans les films de Truffaut et de Rohmer.

Et Ina a gagné son combat «brutal» en se débarrassant complètement de son parler québécois comme s'il s'agissait d'une vulgaire tache de vin rouge sur une belle nappe blanche. En 2004, elle s'est finalement installée à Paris, prête linguistiquement à se fondre dans la masse de nos cousins français avec son accent parfaitement poli, sculpté et travaillé, à sa langue défendante.

Aujourd'hui, quand Ina revient au Québec visiter ses parents, patrie où elle a vécu pendant 19 ans, je le rappelle, elle est pratiquement incapable de reprendre son accent d'antan. «J'ai tellement lutté», a-t-elle dit. Dans le studio de Pénélope McQuade, ça applaudissait à tout rompre, comme si jeter une partie de son identité à la poubelle représentait la victoire ultime.

Tout ça me laisse extrêmement perplexe. Sans vouloir jouer au psy à cinq sous, n'y a-t-il pas dans cette guérilla interne contre son propre accent québécois une forme de haine de soi, un déni de ses origines et un renoncement à sa culture? Chose certaine, cela fait très colonisé, très Elvis Gratton.

Avec justesse, Julie Snyder écrivait lundi sur Twitter qu'il y a une énorme différence entre adapter sa façon de parler pour que les Français nous comprennent bien et gommer complètement son accent afin de passer pour un des leurs, baguette et béret compris (tant qu'à s'amuser avec les clichés). Adopter des expressions et inflexions, quand on habite Paris, c'est tout à fait normal. Mais se travestir vocalement à ce point, c'est troublant.

Anthony Kavanagh habite en France depuis aussi longtemps que cette Solange. Stéphane Rousseau aussi. Pourtant, ni un ni l'autre ne nous assomme d'expressions argotiques quand ils rentrent au Québec. Et Charlotte Le Bon a prouvé récemment qu'il est possible de mener une brillante carrière en France sans masquer, dans sa voix, d'où l'on vient.

Qu'y a-t-il de si mal à parler français avec une trace de québécois? La comédienne Louise Latraverse, toujours sur Twitter, rappelait que les Français ont récemment très bien décodé le fil conducteur de Belles-Soeurs, oeuvre écrite et jouée en joual. «Nous sommes enfin libérés et compris», a-t-elle noté. Si les Français «pigent» tout ce que disent Germaine Lauzon et Rose Ouimet, ils devraient se débrouiller pas pire avec Ina, non?

Adopter l'accent français n'est pas qu'une coquetterie. C'est une prise de position politique et sociale. C'est fâchant, car ce débat nous ramène 30 ans en arrière, à l'époque de Diane Tell et compagnie.

Hier, Ina Mihalache m'a écrit une longue lettre où elle admet ne plus parler notre langue et se sentir très bien comme ça. «Pas d'histoires sordides de honte, de haine de soi ou de reniement des racines. C'est une histoire d'amour où j'ai préféré l'Autre (le français de France). Ce sont des choses qui arrivent et qui font mal», souligne Solange.

C'est son choix et elle l'assume. Tant mieux. Le pire, je trouve, c'est que la capsule «Solange te parle québécois» se termine avec la phrase «Québec, je me souviens». Ah oui? Solange se souvient de quoi au juste, si elle a tout oublié de sa langue maternelle?




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