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Le gâchis irakien

Abou Bakr al-Baghdadi dirige une armée de 10 000... (Photo AFP)

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Abou Bakr al-Baghdadi dirige une armée de 10 000 hommes qui vient de se lancer à l'assaut de Bagdad, après avoir fait tomber, tels des dominos, les villes de Fallouja, Mossoul, Tikrit et Samarra.

Photo AFP

Retenez bien ce nom: Abou Bakr Al-Baghdadi. Le magazine Time le décrit comme l'homme le plus dangereux de la planète. Pour Le Monde, il est le nouveau Oussama ben Laden.

Mais plusieurs analystes affirment que cet extrémiste irakien, dont les troupes poursuivaient hier leur spectaculaire avancée vers Bagdad, est en fait bien plus puissant que l'ancien chef d'Al-Qaïda.

À la tête d'une armée de 10 000 hommes, plus que n'en a jamais contrôlé ben Laden, il peut se targuer d'avoir réussi là où Al-Qaïda a échoué: établir un émirat sunnite contemporain, sur un territoire chevauchant l'Irak et la Syrie.

Abou Bakr Al-Baghdadi, c'est le visage dominant du djihad global. Mais c'est un visage... sans visage. On ne lui connaît que deux photos authentifiées. L'une le montre avec un visage rondouillet, recouvert d'une barbe naissante. Sur la seconde, ses traits sont plus émaciés, et il porte barbe et moustache. Pour le reste, le personnage est nimbé de mystère.

Le nom par lequel on le désigne le relie au premier calife de l'islam. Mais sa véritable identité reste incertaine. Ce qu'on sait de lui se résume en quelques phrases. Il est né en 1971 dans la région de Samarra, au nord de Bagdad. Il a étudié à l'université islamique de la capitale irakienne. Et comme des milliers d'autres jeunes Irakiens, il a été poussé vers l'insurrection armée après l'intervention américaine de 2003.

C'est l'élimination des leaders successifs de la branche irakienne d'Al-Qaïda, tués dans des attaques américaines, qui lui permet de grimper les échelons du djihad. Mais rapidement, l'élève se détourne de son maître. Après la mort de ben Laden, en mai 2011, Abou Bakr Al-Baghdadi, déjà à la tête de la branche irakienne du mouvement, refuse de prêter allégeance à son successeur, Ayman al-Zawahiri.

Il reconstruit son mouvement, qu'il baptise État islamique en Irak et au Levant (EIIL), en s'engageant dans le conflit syrien, aux côtés des rebelles islamistes syriens du Front Al-Nosra. Mais quand ces derniers prennent la ville de Raqqa, dans le nord-ouest de la Syrie, en mars 2013, Abou Bakr Al-Baghdadi lance ce que des analystes qualifient de tentative de «prise de contrôle hostile» contre Al-Nosra.

Résultat: les deux groupes se livrent aujourd'hui une guerre sans merci, pour la plus grande joie de Bachar al-Assad. Et les hommes d'Al-Baghdadi imposent leur loi implacable aux habitants de Raqqa, ville où il a pu établir sa première base territoriale.

«Abou Bakr Al-Baghdadi est aussi cruel que patient», écrit le grand spécialiste de l'islamisme radical Jean-Pierre Filiu. Il décrit l'extrémiste irakien comme un homme qui a tissé sa toile discrètement, évitant les caméras - contrairement à ben Laden et Al-Zawahiri, qui se complaisaient à prêcher sur YouTube.

Le prestige d'Al-Baghdadi tient davantage à ses actes qu'à ses déclarations. «Il est devenu la force dominante et la plus importante source d'inspiration pour le djihad global», écrit Jean-Pierre Filiu.

Pendant que les «anciens» d'Al-Qaïda pérorent depuis leur refuge au Pakistan, les hommes d'Al-Baghdadi conquièrent des villes, assassinent, multiplient les prises d'otages lucratives. Leur priorité, selon Jean-Pierre Filiu: «Consolider une capacité insurrectionnelle locale avant d'exporter le djihad.»

Al-Baghdadi est un fin stratège. Il a pris progressivement contrôle des postes frontaliers entre l'Irak et la Syrie, pour établir une continuité territoriale. Et comme il a servi les intérêts du président syrien, en divisant ses opposants, Bachar al-Assad tolère sa présence.

Une fois bien ancré en Syrie, l'EIIL vient maintenant de se lancer à l'assaut de Bagdad. Faisant tomber tels des dominos les villes de Fallouja, Mossoul, Tikrit, Samarra...

Un développement «très, très, très grave, qui risque d'enfoncer une région déjà volatile dans une guerre sectaire», s'inquiète Francesco Cavatorta, spécialiste du Moyen-Orient à l'Université Laval. Selon lui, l'EIIL poursuit un objectif cohérent: «Établir un État islamique embryonnaire sur un territoire qu'il peut contrôler.»

Mais ses troupes n'auraient jamais pu remporter les succès fulgurants de cette semaine sans appuis locaux, selon le spécialiste. Et ces appuis ont été nourris par les politiques sectaires du premier ministre irakien Nouri Al-Maliki, qui a humilié la minorité sunnite.

«Il s'agit malheureusement de la chronique d'un drame annoncé et auquel l'aveuglement du premier ministre Maliki à l'égard des sunnites a fortement contribué», déplore la politologue québécoise Marie-Joëlle Zahar.

Elle craint que ce drame ne déborde les frontières de la Syrie et de l'Irak, pour toucher aussi le Liban, où des groupes proches de l'EIIL sont aujourd'hui actifs. Elle voit «des heures sombres qui suscitent bien des inquiétudes» à l'horizon.

***

Ainsi donc, trois ans après le départ des troupes américaines, l'Irak est en train de se désagréger, les frontières s'effacent et des centaines de milliers d'Irakiens terrorisés fuient sur les routes.

Ce gâchis est le résultat d'une guerre meurtrière et mal fondée, qui a exacerbé les fractures confessionnelles irakiennes. Un gâchis qui risque de se reproduire en Afghanistan après le départ des derniers soldats occidentaux. Dans deux, trois ou quatre ans.




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