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Les sanctions et l'éléphant

Après sa démission, fin janvier, l'ex-premier ministre ukrainien Mykola Azarov s'est envolé en avion privé rejoindre son fils dans une chic résidence familiale à Vienne.

Ce politicien sacrifié par le régime ukrainien n'est pas le seul ami du président Viktor Ianoukovitch à profiter de la proximité de l'Europe tout en se collant politiquement sur Moscou.

Contrairement à la vaste majorité de leurs compatriotes qui doivent ramer fort pour obtenir un visa pour l'Europe, les dirigeants ukrainiens vont et viennent entre Londres, Berlin ou Paris. Ils y investissent, ils envoient leurs enfants étudier dans les meilleures universités européennes. Et les fortunes qu'ils ont bâties sur le dos de leurs compatriotes atterrissent souvent dans quelque discrète banque en Europe.

Anders Aslund, spécialiste de l'économie ukrainienne, estime que le président Viktor Ianoukovitch et ses proches détournent de 8 à 10 milliards de dollars par an. Dont près de 5 milliards en puisant carrément dans les revenus fiscaux du pays. Cela explique d'ailleurs en bonne partie le naufrage économique de l'Ukraine, qui, après quatre ans de ce régime, se trouve au bord de la faillite.

«Viktor Ianoukovitch a concentré tout le pouvoir et la richesse entre les mains d'un petit groupe de jeunes hommes d'affaires proches de son fils Oleksander», écrit Anders Aslund. Symbole de corruption et de népotisme, Oleksander Ianoukovitch a l'honneur d'être l'homme le plus riche en Ukraine. Et il incarne précisément ce que rejettent les protestataires de Kiev...

Mais revenons aux liens que les membres de cette clique, qui s'est approprié les richesses de l'Ukraine à une vitesse phénoménale, entretiennent avec cette Europe à laquelle ils ne veulent pas adhérer.

Il y a des semaines que les opposants ukrainiens demandent à leurs voisins européens de hausser le ton et d'imposer des sanctions à Viktor Ianoukovitch et aux membres de son cercle restreint. Justement, leurs intérêts en Occident rendent ces dirigeants vulnérables aux sanctions.

«On doit sanctionner des gens qui dirigent leur pays contre leur peuple», a plaidé Olga Belkova, députée du parti Oudar, du boxeur Vitali Klitchko, que j'ai rencontrée dans un hôtel de Kiev.

Quand ces mêmes gens ferment la porte au dialogue et tirent sur des manifestants en majorité pacifiques, les sanctions deviennent incontournables. Les ministres européens des Affaires étrangères doivent en parler aujourd'hui. Tout comme Stephen Harper et Barack Obama, lors de leur rencontre au Mexique.

Quelles sanctions? Ne serait-ce que refuser les visas d'entrée aux membres du régime les plus compromis et les plus proches du président. Les États-Unis l'ont fait hier soir pour 20 hauts cadres officiels qu'ils accusent d'être responsables de la répression meurtrière des manifestations de mardi. S'intéresser à leurs propriétés à l'étranger. Et à leurs comptes bancaires européens. C'est leur «ventre mou», c'est par là qu'on peut les atteindre.

Et la trêve annoncée hier par le président Ianoukovitch? Eh bien, elle ne change rien au massacre de mardi ni à la manière lamentable dont il a géré cette crise, en refusant tout dialogue réel avec les opposants. Et en tentant de les faire passer pour de dangereux terroristes, pour justifier la répression.

Trêve ou pas, il y a déjà amplement de raisons de sanctionner le régime au pouvoir en Ukraine. Surtout, refuser de réagir à ce massacre aux portes de l'Europe équivaudrait à ouvrir la porte à d'autres massacres. L'Europe, concernée au premier chef par ce conflit qui risque de déborder dans sa cour, avec ces annonces de sécession faites hier dans la ville occidentale de Lviv, n'a pas vraiment le choix. Espérons qu'Ottawa sera aussi de la partie.

Il ne faut pas se faire d'illusions pour autant: la portée des sanctions restera forcément limitée. D'autant qu'une partie de la solution à la crise ukrainienne se trouve non pas à Kiev, mais à Moscou.

Vladimir Poutine est un peu comme cet «éléphant dans la pièce» que tout le monde voit, mais dont personne ne parle. C'est lui qui a fait pression sur l'Ukraine, notamment en faisant miroiter une aide de 15 milliards de dollars, pour l'inciter à rompre le processus d'adhésion à l'Union européenne - geste qui a déclenché la révolte ukrainienne.

C'est aussi Vladimir Poutine que le président ukrainien contesté est allé rencontrer à Sotchi, au début des Jeux olympiques, et ce n'était sûrement pas pour discuter de ski acrobatique.

De façon plus large, la crise ukrainienne est le terrain d'une nouvelle confrontation entre bloc de l'Est et Occident, une sorte de remake de la guerre froide où la Russie tente de préserver sa zone d'influence et refuse de voir l'Europe avancer jusqu'à ses frontières.

Faire pression sur le régime Ianoukovitch, c'est bien. Et d'un point de vue moral et politique, c'est incontournable. Mais si, en même temps, on se prosterne devant Vladimir Poutine et ses Jeux d'hiver sans même lui souffler à l'oreille le mot «Ukraine», ça risque de rester un coup d'épée dans l'eau.




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