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Le pari risqué de Fawzia Koofi

Fawzia Koofi... (Photo AP)

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Fawzia Koofi

Photo AP

Le débat a duré à peine 20 minutes. Si on peut appeler ça un débat.

La députée Fawzia Koofi a d'abord appelé les députés afghans à appuyer son projet de loi contre la violence faite aux femmes.

Aucune des 69 femmes élues à la Wolesi Jirga, le Parlement afghan, ne s'est levée pour la soutenir. En revanche, six élus réputés pour leur conservatisme religieux ont pris le micro, dénonçant avec virulence cette loi qui prévoit hausser l'âge légal du mariage à 16 ans, circonscrire la polygamie, offrir des abris aux femmes battues ou encore interdire les punitions infligées aux femmes victimes de viol.

Des mesures totalement antiislamiques, aux yeux de ces politiciens. «L'adultère est un crime, qu'il soit commis volontairement ou imposé par la force», a tranché Mandavi Abdul Rahmani, député de la province de Barlkh.

«Tout ce qui est contraire à la loi islamique ne devrait même pas faire l'objet d'un débat», s'est insurgé un autre député. Il n'en fallait pas plus pour bloquer l'adoption du projet de loi et renvoyer la Commission parlementaire des femmes, que préside Fawzia Koofi, refaire ses devoirs.

Il y a des années que des militantes afghanes s'échinent sur ce projet de loi. Le samedi 18 mai, elles ont subi une cinglante déconfiture. Fawzia Koofi est la première à déplorer cet échec. «Nous nous attendions à de l'opposition, confie-t-elle. Mais pas à ce que cette opposition soit aussi forte.»

Concrètement, ce rejet ne change pas grand-chose dans la vie quotidienne des Afghanes. D'autant plus que cette loi est... déjà en vigueur, depuis que le président Hamid Karzaï l'a adoptée par décret, il y a quatre ans.

Au cours de la première année du décret, 155 poursuites ont été intentées en vertu de la loi. Ce n'est pas énorme. Mais c'est mieux que rien. Depuis quatre ans, les Afghanes qui en ont le courage peuvent invoquer cette loi pour se protéger.

Sauf qu'à Kaboul, un décret présidentiel a moins de force qu'une loi entérinée par le Parlement. Adopté par un chef d'État, il peut être aboli par le suivant. La prochaine élection présidentielle en Afghanistan est prévue pour avril 2014. Qui sera le successeur de Karzaï? Sera-t-il sensible aux droits des femmes? Rien n'est moins sûr.

Plus important, cette élection coïncidera avec le départ des troupes étrangères de l'Afghanistan. Une fois que celles-ci auront fait leurs adieux à Kaboul, les fragiles avancées des femmes afghanes risquent d'être attaquées de toutes parts.

Critiquée par plusieurs militantes afghanes pour s'être lancée dans une opération suicidaire avec son projet de loi voué à l'échec, Fawzia Koofi reconnaît qu'elle a pris un pari risqué.

Mais cette femme qui envisage de briguer la présidence assure qu'elle n'avait pas le choix, et qu'elle devait agir vite. Pendant que «les yeux de la planète sont encore tournés vers l'Afghanistan». Et que les donateurs internationaux imposent encore leurs exigences avant de signer leurs chèques.

«Pour beaucoup d'Afghans, les droits des femmes sont associés aux organisations humanitaires étrangères. Maintenant, l'argent se fait plus rare, les troupes se retirent et les initiatives sociales nées depuis 2001 suscitent de moins en moins d'enthousiasme», confirme Graeme Smith, analyste de l'International Crisis Group à Kaboul.

Pas étonnant que beaucoup d'Afghanes anticipent l'année 2014 avec appréhension. En attendant, elles sont coincées entre l'arbre et l'écorce. Si la loi est rejetée définitivement par le Parlement, le décret présidentiel ne vaudra plus rien. Mais si la loi n'est pas soumise au vote, elle risque d'être abrogée par le prochain président, sans autre forme de procès.

Accusée de chercher à obtenir des avantages politiques avec sa loi, Fawzia Koofi poursuit sa course contre la montre. Elle a fait appel à la Cour suprême et à une commission constitutionnelle, pour mieux assurer ses arrières. Elle n'en démord pas: elle reviendra soumettre sa loi au Parlement. Avant que le monde n'abandonne les Afghanes à leur sort.

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La réalité des femmes afghanes

> 88% des Afghanes sont analphabètes.

>Nombre de filles fréquentant l'école: 5000 en 2001 et 2,5 millions en 2012.

>Selon un rapport de Human Rights Watch, 600 femmes sont incarcérées pour «crimes moraux» en Afghanistan. C'est une augmentation de 50% en 18 mois.

>Selon l'ONG Action Aid, 37% des Afghanes craignent que leur situation ne se détériore après le départ des troupes étrangères, en 2014.




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