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Une mort qui dérange

Un homme et un garçon se serrent l'un contre l'autre, recroquevillés derrière un tonneau de béton.

Autour d'eux, c'est la guerre. La caméra capte des images chaotiques: une ambulance, un blessé, des gens qui courent. Quand elle revient vers l'homme et son fils, le mur derrière eux est criblé de balles.

À un moment, on voit le visage terrorisé du garçon. Une rafale plus tard, celui-ci s'affaisse. Une tache rouge fleurit sur son abdomen.

Mohammad al-Doura est mort le 30 septembre 2000, à l'âge de 12 ans, à un carrefour de la bande de Gaza. C'était le début de la deuxième Intifada - ce soulèvement qui allait embraser les territoires palestiniens et faire plus de 5000 morts, dont un millier d'Israéliens.

Tournées par un caméraman de France 2, reprises par les télévisions du monde entier, les images qui documentent cette mort en direct s'imposent rapidement comme le symbole de cette confrontation meurtrière.

Pour le journaliste Charles Enderlin, correspondant de France 2 à Jérusalem, il ne fait pas de doute que les tirs provenaient d'une position israélienne. L'armée commença par reconnaître cette possibilité, avant de revenir sur cette admission.

Une poignée de militants de la droite israélienne ont alors entrepris de démentir le reportage de France 2. Allant jusqu'à accuser la chaîne française d'avoir donné crédit à une mise en scène, orchestrée à des fins de propagande palestinienne.

Pourquoi parler de ça aujourd'hui? Parce qu'une enquête du gouvernement israélien vient de parvenir, grosso modo, à la même conclusion. Mohammad al-Doura n'est pas tombé sous les balles israéliennes. Il n'est probablement même pas mort. Et peut-être n'a-t-il jamais vraiment existé...

Pour en arriver là, la commission d'enquête a réexaminé la fameuse vidéo et fait appel à deux experts médicaux. L'un d'entre eux assure que l'ultime mouvement de bras du garçon est un geste volontaire, et non un spasme d'agonisant.

Quant aux taches rouges sur le corps de l'enfant, il ne s'agit pas de sang, mais de chiffons rouges destinés à simuler des blessures.

C'est vraiment n'importe quoi.

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Le premier ministre Benyamin Nétanyahou aurait intérêt à prendre un café avec la juge France Charbonneau pour se renseigner sur l'art de mener des enquêtes crédibles.

Règle numéro un: les confier à des personnes neutres. Et non à des gens issus des institutions mêmes qui cherchent à laver leur réputation.

L'enquête sur l'affaire al-Doura a été dirigée par Yossi Kuperwasser, directeur du ministère des Affaires internationales et de la stratégie. Un homme qui, selon une analyse du quotidien Haaretz, est «obsédé par l'affaire al-Doura, et qui a mené une campagne contre le journaliste Charles Enderlin».

Pire: l'un des deux experts interrogés par la commission d'enquête a déjà été condamné pour libelle à l'endroit de Jamal al-Doura, le père de Mohammad, qu'il accusait d'avoir simulé ses blessures. Comme témoin impartial, on a déjà vu mieux.

Le rapport se penche aussi sur les conséquences de «l'affaire al-Doura», terribles pour l'image d'Israël. Et il reproche à Charles Enderlin d'avoir contribué, par son reportage, à la montée de l'antisémitisme, à la diabolisation de l'État d'Israël et à de nombreux attentats terroristes. Rien que ça.

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Le rapport sur l'affaire al-Doura «est le document le moins pertinent que le gouvernement israélien ait produit depuis des années», écrit Barak David dans Haaretz.

Ses conclusions sont aussi hautement improbables. Difficile, en effet, d'imaginer que Mohammad al-Doura ait pu survivre et échapper pendant 13 ans à l'attention des services secrets israéliens - qui ne manquent pas d'informateurs dans la bande de Gaza.

«Si Mohammad al-Doura était vivant, je serais très heureux de le rencontrer», dit Charles Enderlin, joint cette semaine à Jérusalem.

Il souligne que si le gouvernement israélien avait vraiment voulu faire toute la lumière sur cette histoire, il aurait pu faire exhumer le corps du garçon, avec l'accord entier de son père, et procéder à des tests d'ADN.

Il aurait aussi pu recueillir les témoignages des militaires israéliens qui se trouvaient au funeste carrefour. Ou contacter les médecins jordaniens qui ont soigné Jamal al-Doura, après la fusillade.

Au lieu de ça, il s'est accroché à l'hypothèse farfelue d'un complot palestinien.

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Les Israéliens n'ont pas le monopole des théories du complot, qui ont largement cours dans le monde arabe, où l'on voit facilement la main de l'État hébreu derrière toutes les calamités.

La thèse d'une mise en scène palestinienne n'est pas non plus nouvelle. Mais comme le souligne l'organisme Conspiracy Watch, pour la première fois, le gouvernement israélien y donne crédit, en se basant sur une enquête bidon qu'il a mise sur pied précisément pour parvenir à ces conclusions...

C'est pathétique. Et c'est insultant pour la mémoire de l'adolescent mort un jour de septembre, à un carrefour de la bande de Gaza.

Pour voir le reportage de Charles Enderlin de France 2, cliquez ici

Pour en savoir plus: Un enfant est mort, de Charles Enderlin, aux éditions Don Quichotte.




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