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La Libye, en pièces détachées

Des partisans du gouvernement libyen sont descendus dans... (PHOTO MAHMUD TURKIA, AFP)

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Des partisans du gouvernement libyen sont descendus dans les rues de Tripoli, le 3 mai, pour manifester contre les milices qui font pression sur les politiques.

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La montée des salafistes

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La montée des salafistes

Ils rêvent d'un grand État islamique régi par la charia. Nos journalistes Michèle Ouimet et Agnès Gruda se sont rendues en Syrie, en Libye et en Tunisie pour mesurer l'influence des salafistes, ces sunnites partisans d'un islam rigoriste. »

C'est Mustafa qui vient me reconduire à l'aéroport le jour de mon départ de Benghazi, la grande ville de l'est de la Libye. Mustafa est un étudiant en médecine qui aspire à devenir chirurgien. Pour l'instant, il fait un stage en gynécologie. Ça ne lui plaît pas beaucoup. C'est qu'il a peur, après, de ne plus aimer les femmes...

Mustafa me sert d'interprète et de fixer, comme on dit dans le jargon journalistique. C'est mon ouvreur de portes, mais aussi mon «décodeur»: il m'aide à démêler une réalité chaotique que même les Libyens ont peine à saisir. Qui est vraiment l'homme que je suis en train d'interviewer? Que représente-t-il au juste? Parfois, c'est à s'arracher les cheveux.

Comme bien de ses compatriotes, Mustafa n'aime pas parler d'argent. «Je travaille pour t'aider», assure-t-il. Quand je veux le payer, il s'inquiète: «Es-tu sûre que tu en as assez?»

Mustafa est de garde la nuit, au Centre médical de Benghazi. Après, il dort un peu, puis on travaille ensemble. Entre deux entrevues, nous parlons de sa ville, qui lui fait un peu honte avec ces amoncellements de déchets que survolent des nuages de mouches. De ses amours, actuellement inexistantes. De ses craintes pour l'avenir. «Les Arabes ne méritent pas la démocratie», dit-il un jour, avec amertume.

Mustafa m'impressionne par son intelligence vive, concentrée. Doublée, par moments, d'une déconcertante candeur.

Comme cette fois, à l'aéroport de Benghazi, alors que nous attendons pour enregistrer ma valise, et qu'il m'annonce qu'il envisage de faire un stage médical au Canada. Avant de me demander: «Est-ce que les familles canadiennes donnent leurs filles en mariage à des étrangers?»

Quand je lui explique qu'au Canada, les filles ne demandent pas la permission à leurs parents avant de se marier, et que, parfois, elles ne se marient même pas, il prend un air dubitatif: «J'ai vu un film américain où les parents n'étaient pas d'accord...»

Ce bout de conversation me hante pendant tout mon voyage de retour. Il me rappelle à quel point les Libyens reviennent de loin. À quel point la dictature hermétique de Kadhafi les a coupés du monde, pendant quatre décennies. On parle avec quelqu'un, de la vie, des enfants, de religion, on se comprend à peu près - puis paf! Au détour d'une phrase, on est aspiré par un trou noir de 42 ans.

J'ai reçu un courriel de Salah, mon interprète dans la capitale libyenne, Tripoli: «C'est quoi encore le mot que tu m'as appris et qui ne veut pas dire athée?»

Sous Kadhafi, Salah travaillait comme guide touristique. Ces temps-ci, la Libye, c'est le degré zéro du tourisme. Alors Salah se débrouille, entre autres en aidant des journalistes étrangers.

Salah parle parfaitement français, mais il ne connaît pas le mot «agnostique». C'est ce mot qu'il me demande de lui rappeler. Ni croyant ni athée: agnostique. Salah semble trouver le concept fascinant.

«C'est quoi, ta religion?» C'est la question incontournable, dans beaucoup de pays arabes, mais plus encore en Libye. Impossible d'y échapper.

Ma réponse varie selon le pays, selon celui qui me la pose et le degré de confiance qu'il m'inspire. Généralement, pour commencer, c'est: chrétienne, pas trop pratiquante. C'est le meilleur moyen d'éviter d'interminables débats sur Dieu et sa plus formidable incarnation: Allah. Après, ça dépend. Agnostique est un bon passe-partout, assez proche de la réalité. Cela dit, j'ai rencontré un peu partout des gens qui ne se formalisent ni de mon absence de foi ni de mes origines juives - que je ne divulgue généralement qu'après avoir bien tâté le terrain.

Un peu partout, sauf en Libye... où règne un islam très conservateur, doublé d'un antisémitisme d'autant plus virulent que la vaste majorité des Libyens, élevés dans leur bulle étanche, n'ont jamais vu un Juif de leur vie. Un antisémitisme qui a fleuri sur une montagne de propagande et de profonde ignorance.

Le gouvernement libyen fait ce qu'il peut pour... (PHOTO REUTERS) - image 2.0

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Le gouvernement libyen fait ce qu'il peut pour diriger le pays mais il se heurte aux résistances des anciens rebelles et de leurs milices.

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Il y a deux ans, à Benghazi, j'avais travaillé avec Sami, sympathique jeune Libyen qui disait des horreurs sur les Juifs, comme si elles allaient de soi. Passionné de musique, Sami profitait de nos déplacements en auto pour nous faire jouer beaucoup de Dylan, un peu de Cohen. Je lui ai dit que Dylan et Cohen étaient, quand même, un petit peu juifs. Il n'en revenait pas.

Retour à Mustafa, en 2013. Un jour, la conversation tombe sur Benard-Henri Lévy, l'homme qui a poussé Nicolas Sarkozy à l'intervention militaire contre Kadhafi, il y a deux ans.

À Benghazi, Sarkozy est toujours considéré comme un sauveur. Mais pas BHL, qui n'a pas été autorisé à assister à la commémoration du deuxième anniversaire du soulèvement, en février. Pour cause de judaïcité.

J'étais curieuse de savoir ce que Mustafa en pensait. Sa réponse: «C'est vrai que Bernard-Henri Lévy était venu à Benghazi, il y a deux ans. Mais peut-être qu'à l'époque, on ne savait pas qu'il est juif?»

Misère. Finalement, agnostique, c'est pas si mal...

Omar et Amar m'amènent à la gare d'autobus de Tripoli pour changer des dinars tunisiens en dinars libyens. Deux étudiants qui rêvent d'étudier au Canada, en «électricité». Ils aimeraient que je les aide à trouver un collège qui les accepterait, même si leurs résultats aux tests internationaux les placent sous la barre d'admission.

À un moment, la conversation tombe sur la question des armes. Chez nous, on n'a qu'une kalachnikov, confie Omar. Son copain, lui, a un lance-roquettes à la maison. Et si le gouvernement vous donnait de l'argent pour récupérer ces armes? Ils éclatent de rire: jamais de la vie, on ne sait pas quand on en aura de nouveau besoin...

Ils ne sont pas les seuls. Le gouvernement libyen a bien fait de timides efforts pour retirer les armes lourdes de la circulation, mais la majorité des gens sentent le pays trop instable pour s'en débarrasser.

Aujourd'hui, on ne voit plus ces armes dans les rues. Les anciennes milices rebelles se tiennent dans leurs quartiers généraux, les «katibas», certaines sous le chapeau du gouvernement, d'autres pas, généralement en périphérie des villes.

De temps en temps, des fusillades éclatent, entre des familles ou des clans. Mais dans l'ensemble, les Libyens trouvent que c'est beaucoup plus tranquille depuis que les hommes armés ont disparu du paysage.

N'empêche: la veille de mon vol Tripoli-Benghazi, une nouvelle troublante tombe sur les fils de presse. Le fuselage d'un avion effectuant le vol en sens inverse a été percé par une balle au moment de l'atterrissage. Ce n'était pas un attentat, mais des fêtards qui tiraient en l'air, sans doute pour souligner un mariage. Tout pour rassurer...

Alors, est-ce que ça valait la peine?

C'est la question que me posent des étudiants de l'Université de Montréal, que je rencontre le lendemain de mon retour de ce double reportage, en Tunisie et en Libye. Sous-entendu: est-ce que pour les Tunisiens et les Libyens, il valait la peine de renverser leurs dictateurs respectifs pour en arriver là où ils sont aujourd'hui?

Là, c'est-à-dire où? Économiquement, la Tunisie va plus mal qu'il y a deux ans, les jeunes ont encore moins d'avenir qu'avant, mais ils peuvent s'en plaindre un peu plus librement. Politiquement, le pays est profondément tiraillé entre laïcs et religieux. Les islamistes radicaux, autrefois réprimés, exacerbent cette fracture. Mais cette partie de bras de fer est loin d'être jouée.

La Libye, c'est une autre histoire. Le gouvernement du premier ministre Ali Zeidan fait son possible pour diriger le pays. Mais il se heurte, entre autres, aux résistances des anciens rebelles, qui font en gros ce qu'ils veulent.

Ici aussi, les salafistes, ces islamistes ultra radicaux, essaient de profiter du vide laissé par la chute du dictateur. Dans un environnement infiniment plus périlleux qu'en Tunisie, ne serait-ce qu'à cause de l'omniprésence des armes. Mais aussi parce que Kadhafi avait réussi à rayer de la carte toutes les institutions hors de son contrôle. Après lui, c'est le désert. Tout doit être reconstruit de zéro.

Alors, est-ce que ça valait la peine? C'est vrai que les printemps arabes ont pris un gros coup de froid. Mais j'ai envie de renverser la question: quelle était donc l'autre possibilité? Laisser la dictature étouffer des réalités dérangeantes, des réalités qui font peur - pour qu'elles explosent dans cinq, dix ou vingt ans, avec encore plus de force? En faisant encore plus de dégâts?

Pas sûre.




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