La première chose à faire dans une course à la direction, comme celle du Parti conservateur, c’est de se démarquer de ses adversaires. Mais faut-il le faire avec des théories économiques marginales qui ressemblent parfois à de véritables théories du complot ?

Publié le 11 mai

C’est ce qui peut venir à l’esprit quand on regarde la campagne contre la Banque du Canada du candidat Pierre Poilievre. Selon le député de Carleton, notre banque centrale est une « illettrée financière » et les Canadiens devraient plutôt affirmer leur liberté individuelle en passant aux cryptomonnaies, en particulier le bitcoin.

La cible de M. Poilievre est stratégiquement bien choisie puisque la dernière chose que la Banque du Canada va faire, c’est de répondre aux critiques provenant du monde politique.

L’indépendance d’une banque centrale est un fondement du système monétaire mondial. Même si périodiquement, surtout dans les périodes de taux d’intérêt élevés, il est de bon ton pour l’opposition de demander au gouvernement d’intervenir auprès de la banque centrale. Ce qu’elle ne fera jamais, évidemment, si elle prend le pouvoir.

Depuis le début de la course au leadership, M. Poilievre s’en prend régulièrement à la Banque du Canada, en particulier parce qu’il courtise la clientèle intéressée par les cryptomonnaies et qu’un rapport auquel la Banque a collaboré a fait remarquer que les gens intéressés par les cryptomonnaies « avaient un degré peu élevé de connaissance des marchés financiers ».

Ce qui a donné à M. Poilievre l’occasion de demander, le mois dernier, un audit de la banque centrale, dans un point de presse en plein air devant le Musée de la Banque du Canada (oui, ça existe !), à Ottawa. Selon lui, la Banque est responsable de l’inflation record que l’on connaît actuellement en raison de ses décisions pendant la pandémie.

Mais si la Banque ne peut pas se défendre, il y a des gens qui s’en chargent pour elle. Ainsi, l’ancien gouverneur David Dodge a qualifié de « bullshit » l’argumentation du député Poilievre. Il a ajouté que « le jugement de la Banque au printemps de 2020 nous a sauvés d’une récession en sortant de la pandémie ».

Notons que la valeur du bitcoin est passée de 39 318 $ (dollars canadiens) en juillet 2021, à 78 759 $ en novembre dernier pour s’établir à 41 360 $ mardi. À côté de cela, les politiques monétaires de la Banque du Canada sont d’une stabilité remarquable.

Mais les complots et les théories douteuses voyagent en escadrille. Quand M. Poilievre les fait entrer dans la course, on ne doit pas se surprendre que d’autres vont s’inviter dans le débat.

Ainsi, ces derniers jours, on parle beaucoup du Forum économique mondial (FEM), cette rencontre de Davos qui regroupe chaque année les décideurs politiques et économiques.

Ce complot est surtout avancé par des publications d’extrême droite qui craignent, par exemple, qu’une méthode d’identité numérique des citoyens devienne obligatoire, ce qui permettrait au gouvernement de « désactiver » ou d’éliminer littéralement des citoyens. Ou encore de confisquer tout leur argent.

On reproche en particulier au candidat Pierre Poilievre d’avoir le soutien de l’ancien ministre conservateur des Affaires étrangères John Baird, qui serait « membre du Forum économique mondial ». Ce qui rend le fait d’être membre particulièrement inquiétant selon les tenants de ce complot, puisqu’on devient membre de ce Forum uniquement sur invitation.

Selon des questions qu’on a posées aux candidats ces derniers jours, le FEM menacerait la souveraineté du Canada, en faisant la promotion d’une idéologie qui croit à la mondialisation.

Quand on a posé la question à Jean Charest après le dernier débat des candidats, il a soutenu qu’il ne voyait pas comment le FEM pouvait « menacer la souveraineté du Canada », notant qu’il s’était rendu à Davos « en même temps que Stephen Harper ».

Évidemment, on ne peut rendre le Parti conservateur responsable des étranges théories dont on parle en marge de la course à la direction.

Mais quand un candidat prend sur lui de baser une grande partie de sa campagne sur des véhicules économiques douteux comme le bitcoin, qu’il rend synonyme de liberté, on peut dire qu’on n’est pas dans un débat important et rigoureux.

Le premier débat entre les candidats conservateurs organisé par le parti aura lieu ce mercredi, en anglais, à Edmonton. Un autre débat aura lieu en français le 25 mai. On verra quelle sera l’attitude des candidats – en particulier celle de M. Poilievre, dont l’agressivité des attaques contre les autres candidats, et en particulier contre M. Charest, a été très remarquée.

Mais si, à la fin de la course, le député de Carleton ne se sera fait remarquer que pour son agressivité et ses théories économiques marginales, il est loin d’être certain qu’il aura réussi à s’imposer comme ayant le profil d’un chef de l’opposition, soit d’être un premier ministre en attente.