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Noël au foyer

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C'est un bel endroit. Lumineux, aéré, situé sur le bord d'une rivière. Rien à voir avec l'idée sordide de poulailler ou de mouroir que certains médias tentent de nous enfoncer dans la gorge reportage après reportage. Peut-être étais-je bien tombée. Peut-être aussi que les médias aiment parfois un peu trop le sordide.

Qu'on me comprenne bien, cela dit: la joie de vivre ne suinte pas littéralement des murs de couleur claire. On est pas mal plus près du cimetière que de la pouponnière et on ne se fait pas d'illusions. Celui qui cherche de la lucidité au Québec devrait commencer par les résidences pour personnes âgées.

 

Pour ce qui est de l'âge, d'ailleurs, ça surprend, et pas qu'un peu: il y a bien quelques grabataires, des dames surtout qui semblent faites de dentelles fanées et de poussière, mais plusieurs résidants affichent une saine soixantaine. Qui leur a donc fait accroire qu'ils étaient vieux? «Ç'a rien à voir avec l'âge, mademoiselle, ç'a à voir avec la solitude», m'a expliqué M. Marcoux, expert golfeur et amateur de bonnes blagues bien grasses. Il ne fait même pas ses 66 ans. «Ma femme est partie deux ans après le début de ma retraite. Mes enfants me voient pas souvent. Qu'est-ce que tu voulais que je fasse? Ici je m'ennuie pas.» Une oeillade explicite vers Mme Gélinas, petite femme d'une coquetterie émouvante, et j'ai compris.

Il y a des décorations de Noël un peu partout, des guirlandes argentées et des bas rouges défraîchis que les employés remplissent de petits présents. «On peut pas dire que les enfants sont super généreux», m'a dit Blandine, une préposée aux bénéficiaires toute en rondeurs qui semble avoir personnellement adopté chaque résidant. «On verrait pas ça chez nous.» Elle est d'origine haïtienne. Un soupir, un formidable coup de hanche et un petit «humpf» bien senti à l'égard de l'ingratitude des jeunes Québécois et elle était partie.

C'est ce qu'ils disent presque tous quand on leur demande ce qu'ils voudraient à Noël: voir les enfants, les petits-enfants. Certaines chanceuses sont entourées d'une stridente ribambelle d'arrières-petits-enfants. D'autres ont droit à une, peut-être deux visites de leur fille pressée accompagnée de son ado blasé.

Il y a Mme Simoneau, qui ne voudrait surtout pas voir son grand innocent de fils, mais aimerait vraiment un chat ou deux (instante sympathie pour Mme Simoneau. En tant qu'aspirante au titre de mémère aux chats assise dans sa chaise berçante avec une carabine et ses 27 chats, je sympathisais au possible). Il y a Mme Miller, qui envie Mme Julien - Mme Julien n'a pas parlé depuis trois ans et se contente depuis de dodeliner de la tête en regardant dehors. Mme Miller est persuadée que c'est une façon plus agréable de passer Noël que d'avoir à endurer l'hypocrisie de sa famille et la solitude qu'elle ne fait que souligner.

Il y a Mme Esposito, qui danse parfois toute seule devant la télévision dans la salle commune, et Mme Gélinas qui a déjà pensé à sa tenue pour le réveillon, mais ne sait pas encore si elle accompagnera M. Marcoux ou M. Gomez.

Ils ne sont pas malheureux. Je me permets de l'affirmer parce qu'ils sont tellement sincères, ils sont tellement rendus au-delà de l'hypocrisie ambiante qui veut que tout le monde soit férocement heureux qu'ils ne se gêneraient pas pour le dire. Mais ils sont las, et Noël... ils n'aiment pas vraiment Noël. Noël leur rappelle trop de choses.

«Mes plus beaux souvenirs», a dit Mme Gélinas avant de se perdre dans le long et doux récit de Noëls d'antan, de tables entourées d'enfants et de dindes rôties à point. Je ne savais plus trop si elle rêvait, ou si ces tablées avaient vraiment existé, à une époque pourtant pas si lointaine.

À l'approche de Noël, ils pensent encore plus à l'être aimé, à leur moitié qui les a quittés. La majorité sont veufs. Et alors, dans les couloirs enguirlandés, on les entend échanger des souvenirs qui commencent par «mon Émile» ou «ma Lucette»... ou, dans le cas de Mme Simoneau, «ma petite minoune». Ce sont les échos d'amours perdues et je ne sais toujours pas s'ils sont profondément tristes, ou terriblement beaux.

POST-SCRIPTUM

1. Lorsque j'avais 15 ans, cet extrait de L'étranger de Camus me semblait plus que magnifique. Il me fait encore le même effet aujourd'hui. Et lorsque j'aurai 80 ans? «Pour la première fois depuis bien longtemps, j'ai pensé à maman. Il m'a semblé que je comprenais pourquoi à la fin d'une vie elle avait pris un fiancé, pourquoi elle avait joué à recommencer. Là-bas, là-bas aussi, autour de cet asile où des vies s'éteignaient, le soir était comme un rêve mélancolique. Si près de la mort, maman devant s'y sentir libérée et prête à tout revivre.»

2. «Tu sais, mademoiselle, je le sais que des fois j'en beurre un peu épais. Mais crois-moi, les femmes aiment ça de même!». M. Marcoux a sifflé Mme Gélinas, qui a répliqué avec un battement de cils et un genre de couinement qui ressemblait décidément à «tihi». J'étais enchantée. On aurait pu être dans une cafétéria de polyvalente.

 




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