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Le dernier tabou

Les gens aiment les sondages. C'est une loi presque universelle: quand tu as assez de temps pour penser à toi, tu en as encore plus pour penser aux autres, surtout si on le fait à ta place. Du coup: sondage.

Plaisir facile que de prendre son café en laissant un périodique nous asséner de colorés pourcentages plus ou moins intéressants, mais qui permettent cette chose délicieuse au palais des oisifs: la comparaison.

Il y a un mois environ, L'actualité publiait un sondage sur les Québécoises commandé par le magazine conjointement avec Bazzo.tv. Déjà, le titre avait de quoi désoler: «No sex in the city». (Notons que le sondage portait autant sur la vie sociale et professionnelle que sur la sexualité. Mais la une du magazine retenait d'abord que «les femmes préfèrent la conversation au sexe»).

Dans l'intro, on nous répétait sur un ton presque guilleret que la Québécoise d'aujourd'hui «a les pieds sur terre, la tête sur les épaules et les yeux en face des trous. (...) Elles ne sont pas des pelleteuses de nuages.» D'emblée, on se félicite de ne pas être de grandes rêveuses.

Et ça se poursuit, un chapelet de constats d'une tiédeur qui n'est pas loin d'être consternante. Sur les 500 femmes interrogées, 37% ont répondu que la tendresse était l'élément essentiel d'une relation (évidemment, se réjouit-on alors) et 7%... la qualité des rapports sexuels. Ah! ben. Pourtant, 88% des femmes vivant en couple disent «s'amuser sous la couette». La question se pose alors: si elles accordent si peu d'importance à la qualité de leurs rapports sexuels, que font-elles exactement sous la couette qui les amuse tant? Scrabble? Origami?

Évidemment, il est presque trop facile d'être de mauvaise foi en interprétant de tels sondages, surtout quand on sait très bien que le sondage, valeureux pelleteur de nuages, lui, caresse le rêve impossible de faire le portrait moyen et général d'une société de plus en plus individualiste. Mais tout de même.

Un sondage personnel révèle ceci - et ce n'est pas une grande nouvelle: on n'ose plus vraiment, surtout chez les jeunes, avouer qu'on fait peu l'amour ou encore mal. Honte à la frigide, opprobre sur la mal baisée.

Et c'est peut-être ce qui me rendait le sondage de L'actualité si triste: il faisait le portrait d'une Québécoise solide et terre à terre - mais derrière elle on devinait l'ombre de Québécoises souvent fragiles qui trouvent rarement le courage de s'afficher.

J'en ai eu un exemple l'autre soir quand une amie a dit, sur ce ton rempli de défiance qu'on prend quand on a peur: «J'en peux plus d'être toute seule.» L'aveu aurait aussi bien pu être un poussin fraîchement sorti de sa coquille et abandonné là, sur la table, entre l'orgueilleuse poivrière et le panier à pain: il frissonnait, tremblotait de peur et d'inconfort - il n'aspirait de toute évidence qu'à une chose: retrouver sa coquille, son anonymat, ses limbes rassurants. Il vibrait du désir tragique de ne plus exister, du moins pas là, sur cette table horriblement publique où il se retrouvait couvé par trop de regards.

Elle a demandé ensuite: «Est-ce que j'ai le droit?» Elle savait très bien qu'elle avait le droit, mais sa question était tout de même sincère. On ne se sent plus le droit d'être fragile, d'avoir des failles, surtout quand on parle d'amour. Être malade, pas de problème. Mais être fêlée, souffrir de solitude, on n'assume que difficilement.

À force de s'être fait dire et redire qu'une personne forte n'a pas besoin d'un ou d'une autre pour se tenir debout et pour s'épanouir, que le grand rêve d'amour est celui des faibles et des mièvres, on n'ose plus dire que la solitude pèse et que, parfois, une épaule est plus que bienvenue.

Peut-être qu'un sondage pourrait poser la question, aux femmes comme aux hommes: «Avez-vous l'impression que vous ne pouvez pas afficher votre fragilité?»

POST-SCRIPTUM

1. J'aime les personnages de séries télévisées mainstream qui avouent s'emmerder au lit. Carrie Bradshaw et Jack Burger dans Sex in the City, Izzie Stevens et George O'Malley dans Grey's Anatomy. L'idée de sexe triste était, jusqu'à tout récemment, un des derniers tabous dans le monde de la télésérie populaire: on souffrait, on s'entredéchirait, on tuait, mais l'honneur était sauf, puisqu'on baisait bien.

2. On m'a récemment demandé si le fait d'écrire des histoires dans lesquelles des jeunes femmes cherchent l'amour ne constituait pas une négation de la cause féministe. La question impliquait qu'on ne pouvait être féministe et souhaiter partager sa vie, ses peines et ses joies avec quelqu'un d'autre. Le mot «déconcertant» ne m'a jamais semblé aussi approprié.




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