Jean-Pierre Rogel propose de prendre conscience de la biodiversité autour de nous et de comprendre comment elle fonctionne, en compagnie du héron bleu, de l’écureuil roux, du loup, de l’abeille, de l’orque, du monarque, du pic et du varan. Extrait.

Publié le 16 mai 2021

Est-ce une crise majeure ? Oui, du moins au regard de l’histoire récente. Disons pour simplifier qu’elle a commencé il y a 10 000 ans et qu’elle s’est aggravée au cours des 2 derniers siècles. Mon propos n’est pas d’assommer le lecteur avec des chiffres, on les retient mal, mais je vais tout de même citer une étude récente et fiable. En 2019, la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) signalait que, depuis 2 siècles, 75 % de la surface terrestre avait été « considérablement modifiée », que 66 % de la zone océanique avait subi « des impacts cumulatifs croissants » et que plus de 85 % des milieux humides avaient disparu. C’est énorme. Se tournant vers les populations de vertébrés, la même étude estimait que leurs tailles ont décliné de façon abrupte au cours des 50 dernières années sur la planète, et qu’environ 25 % des espèces de groupes d’animaux et de plantes sont menacées.

Ce déclin dramatique nous fait perdre de précieux services fournis gratuitement par les écosystèmes, à commencer par les services d’approvisionnement qui nous fournissent combustibles et nourriture.

Il y a aussi les services de régulation ou de support, comme la régulation du climat (notamment par captation du gaz carbonique présent dans l’atmosphère) et la pollinisation – nous y reviendrons. Mais une conséquence souvent négligée de cette crise concerne notre risque de maladies émergentes. Ce sont, selon l’Office international des épizooties, des « infections nouvelles, causées par l’évolution ou la modification d’un agent pathogène ou d’un parasite existant ». Le phénomène n’est pas nouveau, et l’humanité a toujours couru des risques de santé en vivant au milieu d’autres animaux, mais les zoonoses, les infections ou maladies transmises naturellement des animaux à l’homme et vice-versa, sont en hausse depuis 75 ans. Les liens entre l’émergence de ces maladies et les activités humaines qui bouleversent la nature sont complexes, mais il semble que plus nous perturbons les forêts et les habitats, plus nous nous mettons en danger.

Le bonheur du héron bleu

Pour en revenir au héron bleu, pour le moment, il se porte très bien. Tant mieux pour lui, tant mieux pour nous, célébrons ce bonheur. Mais si les impacts négatifs de l’action de l’humanité se poursuivent, nous pourrions perdre des populations entières de cet animal sur la planète. Hypothèse nettement plus pessimiste, compte tenu de l’ensemble des pressions humaines, y compris les effets du réchauffement climatique mondial, il pourrait s’éteindre à terme en tant qu’espèce. En tant qu’oiseau bien adapté à plusieurs milieux, ses chances de survie sont meilleures que d’autres. Mais rien ne garantit qu’il pourra toujours trouver des habitats favorables, donc la disparition totale du héron bleu en quelques siècles reste envisageable sur le plan scientifique si les bouleversements actuels se poursuivent sans freins. Un grand « si », mais mettons-le.

Pour résumer, le drame actuel de la biodiversité, c’est l’accélération du rythme des changements provoqués par l’homme. On voit se dessiner un monde écrasé dans sa diversité, rempli d’espèces communes, abritant de moins en moins d’espèces endémiques (présentes seulement sur une aire restreinte) ou rares ; un monde appauvri et transformé. Et nous, les humains, au milieu, un peu perdus, nous demandant ce que nous devons faire…

PHOTO FOURNIE PAR L’ÉDITEUR

La planète du héron bleu – 30 ans pour sauver la biodiversité

La planète du héron bleu
30 ans pour sauver la biodiversité

Jean-Pierre Rogel
Éditions La Presse
280 pages