La COVID-19 ne sera pas la dernière pandémie à laquelle le monde devra faire face. Afin de mieux comprendre le phénomène, nous proposons aujourd’hui le neuvième d’une série de 10 textes publiés dans le cadre d’une initiative de l’École supérieure d’études internationales de l’Université Laval.

 Brigadier-général (retraité) Richard Giguère Brigadier-général (retraité) Richard Giguère
Expert en résidence, École supérieure d’études internationales, Université Laval

Le récent déploiement de militaires canadiens dans les établissements de santé du Québec et de l’Ontario dans le cadre de la pandémie de COVID-19 n’est assurément pas passé inaperçu. Plus de 1700 militaires furent mobilisés à l’époque, pour être relevés par la suite principalement par des effectifs de la Croix-Rouge canadienne.

Étant donné leur haut niveau de préparation, leurs capacités de projection, et leurs moyens logistiques et de communication, il tombait sous le sens de faire appel aux Forces armées en raison de la gravité de la situation. Les soldats canadiens rejoignaient ainsi de nombreux alliés de l’OTAN également activés en appui aux actions menées par leurs gouvernements respectifs en installant, par exemple, des hôpitaux de campagne, en fournissant du personnel médical ou en transportant des milliers de tonnes de fournitures essentielles.

Les militaires connaissent, mais…

Ce type d’intervention constituait définitivement une nouveauté pour les forces armées. Pas dans le sens du risque d’être au contact d’un virus et de s’en protéger adéquatement, mais plutôt dans le sens d’intervenir directement dans des établissements hospitaliers. En effet, les militaires sont confrontés depuis des temps immémoriaux aux périls biologiques.

L’usage d’agents toxiques et l’exposition à ceux-ci se confondent avec l’histoire des conflits, passant par exemple des flèches empoisonnées aux fumées d’arsenic et à la contamination des puits d’eau potable.

Napoléon ne disait-il pas d’ailleurs « préférer un combat sanglant à un marais putride » ?

Les scénarios envisageables pour les militaires sont nombreux : risques d’épidémies, de contagion et d’infections, souvent facilités par la vie en garnison et l’occupation d’espaces confinés. Rappelons-nous l’épidémie de grippe espagnole de 1918 et les exemples récents d’éclosions à bord des porte-avions USS Theodore Roosevelt et Charles de Gaulle. Ce type de risques est bien connu des militaires, qui, riches en leçons apprises parfois rudement, imposent en manœuvre une discipline personnelle stricte tout en se conformant aux prescriptions d’experts en médecine préventive afin d’assurer et de maintenir la protection de la force.

Les armées peuvent aussi parfois être confrontées à des menaces biologiques, émanant plutôt d’une intention humaine et signalant l’emploi possible d’armes toxiques. Bien que proscrites par une panoplie de traités, ces capacités sont encore bien présentes dans les espaces de bataille contemporains. Amalgamées sous l’acronyme CBRN (armes chimiques, biologiques, radioactives et nucléaires), ces menaces potentielles font l’objet de doctrines militaires particulières permettant entre autres la poursuite des opérations dans des environnements contaminés par des agents toxiques de tout acabit.

Risques et menaces biologiques donc, les militaires connaissent. Mais intervenir directement dans des établissements de santé à la suite d’une pandémie a constitué une primeur.

Un exercice de gestion du risque

Les équipes militaires ont fait un travail remarquable lorsque récemment déployées en appui au personnel de la santé. Mais au même titre que d’employer des militaires pour aider à combattre les incendies de forêt ou leur demander de remplir des sacs de sable lors d’inondations, recourir à nos militaires dans ces missions d’assistance aux autorités civiles n’est pas sans conséquences.

Les militaires doivent être en mesure de couvrir une large gamme d’opérations, des missions de recherche et sauvetage aux combats conventionnels de fer et de feu. Dans le spectre d’intensité des conflits, les stratèges doivent jongler entre les scénarios les plus probables d’emploi de la force militaire, et les scénarios les plus dangereux.

La cause peut être juste, mais occupés à des tâches d’assistance aux autorités civiles, les militaires ne sont pas en train de se préparer aux mandats plus risqués qui pourraient potentiellement leur être confiés dans le cadre des huit missions des Forces armées prescrites dans notre dernière politique de défense de 2017.

« Prêter assistance aux autorités civiles à la suite de catastrophes ou d’urgences majeures » est l’une de ces missions, mais dans un registre plus risqué et dangereux, « offrir des forces à l’OTAN et aux coalitions afin de dissuader et de défaire des adversaires, y compris des terroristes, à l’appui de la stabilité mondiale » en est une autre.

Malgré les appels à la trêve mondiale du secrétaire général de l’ONU, António Guterres, les risques et menaces à la sécurité internationale existant au début de l’année 2020 ne se sont pas estompés avec la pandémie actuelle. Au contraire, certains acteurs malveillants pourraient profiter de cette crise sanitaire pour faire avancer leurs programmes.

Gérer des crises est une seconde nature pour les militaires. Appelés à servir avant tout, les militaires vont toujours répondre « présents » aux demandes gouvernementales. Étant conscients du large éventail de risques et menaces auquel nous faisons face, nous devons nous assurer cependant que nos forces armées demeurent en mesure d’intervenir effectivement et efficacement dans le cadre complet du continuum des opérations, des missions les plus bénignes aux engagements les plus dangereux. Cela exige un exercice constant et complexe de gestion du risque.

La semaine prochaine : Comment la COVID-19 bouscule le pharmacien