Entre la ville et la cité, la société tangue. Et depuis des siècles. Si l’environnement construit pour rassembler les citoyens est une chose, la manière dont les gens l’habitent en est une autre. Car le fossé entre le construit et l’habité est bien présent.

Richard Sennett Richard Sennett
Sociologue, urbaniste, romancier, historien et professeur à la London School of Economics et à l’Université de New York

Dans les premiers temps du christianisme, la « ville » signifiait deux choses différentes : la cité de Dieu et la cité des hommes. Pour saint Augustin, la cité était une métaphore de la conception divine de la foi ; parcourir les rues, les marchés ou les forums de Rome n’aurait cependant pas renseigné le lecteur contemporain d’Augustin sur la manière dont Dieu concevait son travail d’urbaniste. Malgré la disparition de la métaphore chrétienne, l’idée de la « ville » correspondant à deux réalités différentes – un lieu physique d’une part, une représentation mentale, faite de perceptions, de comportements et de croyances d’autre part – s’est maintenue. La langue française fut la première à prendre acte de cette distinction en recourant à deux termes différents : ville et cité1.

À l’origine, c’était une question d’échelle : la ville désignait l’agglomération dans son ensemble, tandis que la cité renvoyait à un lieu particulier. Au cours du XVIe siècle, la cité est devenue synonyme du style de vie propre à un quartier, des sentiments que les habitants éprouvaient pour leurs voisins ou pour les étrangers, de leur attachement au lieu. Cette antinomie ancienne s’est aujourd’hui estompée, en tout cas en France, puisqu’une cité désigne le plus souvent ces localités tristes dans les banlieues des villes où l’on entrepose littéralement les pauvres. L’usage plus ancien mérite pourtant d’être ressuscité, car il rend compte d’une division fondamentale : l’environnement construit est une chose, la manière dont les gens l’habitent en est une autre. À New York, par exemple, les embouteillages dans les tunnels mal conçus font partie de la ville, alors que la course folle de l’aube qui conduit tant de New-Yorkais vers ces tunnels fait partie de la cité.

On peut faire l’anthropologie de la cité, mais on peut aussi la décrire comme un état d’esprit. À partir des perceptions que ses personnages ont des lieux, des magasins, des rues, des appartements ou des palaces qu’ils habitent, Proust tisse une image de Paris en créant une sorte de conscience spatiale collective. Balzac, en revanche, décrit la ville telle qu’elle est, sans égard pour la vie intérieure de ses personnages. La conscience de la cité peut également être représentée comme une aspiration à la vie collective, à l’image des soulèvements populaires qui eurent lieu à Paris au XIXe siècle, lorsque les insurgés exigeaient plus que la réduction des impôts ou du prix du pain : ils réclamaient une nouvelle cité, autrement dit une nouvelle mentalité politique. Il est vrai que cité renvoie à citoyenneté, le terme français correspondant à l’anglais citizenship, l’appartenance à la cité ou à la nation.

Le syntagme anglais « environnement construit » ou « bâti » ne fait pas justice à l’idée de la ville en français, si le mot « environnement » est compris comme la coquille de l’escargot qui abriterait en son sein une vie urbaine. Les édifices urbains représentent rarement des faits isolés. Les formes urbaines possèdent leur dynamique interne propre, elles dialoguent avec d’autres constructions, avec des espaces non construits, des infrastructures souterraines ou encore avec la nature. Lors de la construction de la tour Eiffel, par exemple, les plans urbains des années 1880 envisageaient son implantation dans l’est de Paris, loin de l’emplacement actuel de la tour, pour évaluer son effet sur le paysage urbain. Par ailleurs, le mode de financement de la tour Eiffel ne suffit pas à expliquer son architecture ; la même somme, faramineuse, aurait pu être dépensée pour une autre bâtisse, une église monumentale par exemple, qui aurait eu la préférence des collègues conservateurs d’Eiffel. Cependant, dès que sa forme fut décidée, la conception de la tour ne pouvait plus être dictée par les circonstances, elle impliquait des choix architecturaux : des lignes droites eussent été moins chères que des entretoises, mais l’efficacité économique ne gouvernait pas la vision d’Eiffel. Au-delà du cas d’espèce, l’environnement bâti transcende généralement les calculs économiques ou politiques, ses formes sont issues de la volonté du créateur.

On pourrait penser qu’il n’y a pas de couture entre cité et ville : la manière dont les individus souhaitent vivre devrait s’exprimer dans la manière dont les villes sont construites. Rien n’est moins vrai.

L’expérience de la ville – à l’image de celle du champ de bataille ou de la chambre à coucher – est rarement harmonieuse ; elle est, au contraire, le plus souvent pleine de contradictions et d’aspérités.

Dans un texte sur le cosmopolitisme, Emmanuel Kant observait, en 1784, que « dans un bois aussi tordu que celui dont est fait l’homme, on ne peut rien tailler de tout à fait droit ». Une ville est tortueuse parce qu’elle est diverse, pleine d’étrangers parlant des douzaines de langues différentes ; parce que les inégalités sont évidentes quand on observe ces dames sveltes déjeunant non loin des agents de service épuisés ; parce que son stress est semblable à celui des jeunes diplômés trop nombreux en quête d’emplois trop peu nombreux… La ville physique peut-elle résoudre ces difficultés ? Les plans de piétonisation compenseront-ils la crise du logement ? Utiliser du verre borosilicate dans les immeubles rendra-t-il les gens plus tolérants vis-à-vis des migrants ? La ville semble être piégée dans cette asymétrie tourmentée entre son identité de cité et son identité de ville2.

Les valeurs de l’urbaniste et celles des citoyens ne s’accordent pas nécessairement ; c’est le cas lorsque les individus refusent de partager l’espace avec des voisins qui ne leur ressemblent pas. Un certain nombre d’Européens trouvent les migrants musulmans « indigestes » ; de larges pans de l’Amérique traditionnelle estiment que les migrants mexicains devraient être déportés ; et, de Jérusalem à Bombay, ceux qui honorent des dieux différents trouvent qu’il est difficile de vivre dans un même espace. La multiplication des communautés murées [gated communities], l’une des formes les plus populaires du développement urbain résidentiel dans le monde contemporain, est le pendant de cette régression sociale. L’urbaniste devrait pourtant s’opposer à cette volonté populaire et refuser de construire des communautés murées ; les préjugés devraient être combattus au nom de la justice. Il n’y a cependant pas de moyen évident de donner une forme spatiale à la justice – cela, je l’ai compris très tôt, lors d’une mission d’urbanisme.

Au début des années 1960, il était question de construire une nouvelle école dans les quartiers ouvriers de Boston. Fallait-il créer une école intégrée ou ségréguée, comme l’étaient la plupart des écoles dans les quartiers ouvriers de l’époque ? Opter pour l’intégration signifiait, pour nous urbanistes, prévoir et réserver de vastes espaces de parking pour les bus qui transporteraient les enfants noirs de leur domicile à l’école. De manière dissimulée cependant, les parents blancs s’opposaient à l’intégration, arguant que la communauté avait besoin d’espaces verts plutôt que d’espaces de parking. Les urbanistes étaient censés servir la communauté et non lui imposer un système de valeurs étranger. Et de quel droit les gens comme moi, diplômés de Harvard, nourris de statistiques sur la ségrégation et capables de dessiner des plans impeccables, pouvaient-ils faire la leçon aux chauffeurs de bus, aux nettoyeurs ou aux ouvriers de l’industrie du sud de Boston ? Je suis heureux de pouvoir dire que mes employeurs ont tenu bon ; ils n’ont pas succombé à la culpabilité de classe. Et pourtant, le fossé entre le construit et l’habité ne peut être surmonté par la droiture éthique de l’urbaniste. En l’occurrence, cela n’a fait qu’aggraver la situation, car notre démonstration de vertu a provoqué plus de colère encore parmi la population blanche.

C’est cela, le problème éthique de la ville aujourd’hui : l’urbanisme doit-il représenter la société telle qu’elle est ? Doit-il tenter de la changer ? Si Kant a raison, la ville et la cité ne se réconcilieront jamais. Mais alors, que faire ?

1 Voir J. Le Goff, La Civilisation de l’Occident médiéval, Paris, Flammarion, 1997
2 E. Kant, Idée universelle d’un point de vue cosmopolitique (1784), proposition 6

IMAGE FOURNIE PAR LES ÉDITIONS ALBIN MICHEL

Bâtir et habiter – Pour une éthique de la ville, Éditions Albin Michel, 2019, 416 pages.