Contrairement à ce qu’avaient laissé croire les derniers sondages, il n’y a pas eu de vague bloquiste. Même si la campagne efficace d’Yves-François Blanchet leur a coûté la majorité, les libéraux restent en première place au Québec, tant en ce qui concerne le vote populaire qu’en nombre de sièges. Avec 32,7 % du vote et 32 sièges, le Bloc a vaillamment remonté la côte, mais reste bien loin des vagues véritables qu’il a déjà connues : 54 sièges en 1993, 49 en 2008…

Lysiane Gagnon Lysiane Gagnon
La Presse

Autre signe des temps, le Bloc est en perte de vitesse chez les jeunes, qui lui préfèrent le Parti libéral.

Le dernier sondage Léger montre qu’à la veille du scrutin, chez les plus de 55 ans, le Bloc (40 %) devançait le Parti libéral (32 %). Chez les 35-54 ans, les deux partis étaient à égalité. Chez les 18-34 ans, le Bloc obtenait 22 % d’appuis, à peu près à égalité avec le NPD, mais bien derrière le PLC (37 %). Quant aux verts, ils étaient à… 6 %, à égalité statistique avec le PCC de Maxime Bernier.

Le Bloc espérait hériter de la balance du pouvoir, ce qui, effectivement, aurait bien servi la cause souverainiste en accroissant les tensions entre le Québec et le reste du Canada. Ce dernier, on le comprend, aurait été furieux de se voir une fois de plus soumis au chantage d’une seule province. Mais cela ne se produira pas.

Comme son père en 1972, Justin Trudeau s’appuiera sur la béquille du NPD, et ce sera une béquille sûre et serviable, car ce parti en déclin y verra l’occasion en or d’exercer un pouvoir inversement proportionnel à sa force réelle.

Cette fois, cependant, cette alliance informelle durera aussi longtemps que le voudra le gouvernement libéral, car le NPD n’aura pas intérêt de sitôt à retourner aux urnes : ses caisses sont vides et ses appuis se sont effrités.

PHOTO PATRICK DOYLE, REUTERS

« Il y a de la houle en vue », prévoit Lysiane Gagnon.

Thomas Mulcair, que les néo-démocrates ont stupidement congédié, avait réussi à faire élire 44 députés en 2015, au plus fort de la vague joviale de Justin Trudeau. Jagmeet Singh, bien qu’il ait heureusement surpris les observateurs durant la campagne, a mené le NPD au bord du précipice : 24 sièges ! Et cela, dans un contexte très favorable aux tiers partis, compte tenu du désenchantement populaire envers les deux grands partis.

Au Québec, c’est la déroute totale. Même Ruth Ellen Brosseau, la députée-modèle de Berthier-Maskinongé, a coulé avec le bateau. Mais ne nous inquiétons pas : M. Singh, qui semble être dans un profond déni, a promis hier qu’il « ne laissera pas tomber le Québec » ! C’est plutôt lui qui est tombé.

« Grand parleur, petit faiseur »… Au débat en français, M. Singh s’était attiré un joli succès en lançant cet adage populaire au chef libéral, mais c’est à lui-même qu’il s’applique aujourd’hui. Son éloquence l’a bien servi durant la campagne, mais ses faiblesses comme leader (sa méconnaissance des dossiers fédéraux, ses complicités troubles avec le mouvement séparatiste sikh, etc.) étaient déjà manifestes avant les élections, tant et si bien que plusieurs députés avaient déserté le bateau. Même Hélène Laverdière, seule députée du Québec à avoir appuyé avec enthousiasme la candidature de M. Singh, avait prudemment démissionné avant les élections !

Et puis, oui, bien sûr, il y a eu le turban. Les Canadiens forment l’un des peuples les plus tolérants de la Terre, et la majorité accepte volontiers les signes religieux dans toutes les catégories d’emploi, y compris chez les enseignants et les policiers. La loi sur la laïcité est une aberration dans la tradition canadienne. Mais de là à imaginer un premier ministre en turban, il y une marge.

Le premier ministre incarne le pays et si l’on ne juge pas une personne par l’habit, en ce qui concerne la représentation politique suprême, les symboles visuels comptent énormément, c’est comme cela dans tous les pays.

Rien à voir avec la couleur de la peau ou l’origine ethnique : les Canadiens ont souvent élu des maires et des ministres d’origine asiatique, africaine ou indienne, et l’on peut fort bien imaginer qu’un jour, le pays aurait comme premier ministre un sikh laïque, comme il y en a des milliers au Canada – un sikh qui n’arborerait aucun signe religieux, à l’instar des Trudeau et des Scheer qui sont catholiques, mais ne se promènent pas avec une croix de bois sur la poitrine.

Mais un sikh religieux arborant les attributs du fondamentalisme identitaire sikh, qui veut représenter le Canada au G7 ? Ça n’a pas marché, ni au Québec ni au Canada anglais, où le NPD a vu sa députation fondre de moitié. C’était une réaction prévisible et, à vrai dire, parfaitement normale. Il faut être singulièrement déconnecté de la réalité pour y voir du racisme.

Il fallait voir, dans la nuit de mardi, l’écran de la CBC divisé en trois pour mesurer la pagaille qui risque de caractériser le prochain Parlement. MM. Singh, Scheer et Trudeau parlaient tous en même temps !

Le premier, aussi surexcité que s’il avait gagné la médaille d’or, ne lâchait pas le micro. Survint M. Scheer… mais M. Singh continuait à parler, interminablement. Apparemment, personne au NPD ne pensait à venir lui taper sur l’épaule pour lui dire qu’il était temps de laisser la place au chef de l’opposition officielle.

Et puis tout à coup, voici M. Trudeau qui s’amène alors que M. Scheer vient tout juste de commencer son discours !

Ce télescopage ahurissant en disait long sur l’incivilité et l’incompétence des trois camps en présence. 

Normalement, les états-majors se concertent pour que leurs chefs puissent livrer successivement leurs discours à la nation. Ce manque de concertation minimale était aussi symbolique que désolant.

La CBC a tranché en faveur du premier ministre, qui a récité un laïus qui résumait son discours de campagne. Comme si rien n’avait changé, comme s’il n’avait pas été devancé au vote populaire par les conservateurs. Comme s’il lui avait échappé que son parti n’a plus qu’une quinzaine de sièges à l’ouest de l’Ontario ! Le PLC a même perdu dans la débâcle l’indispensable Ralph Goodale, battu à plate couture dans un fief qu’il détenait depuis 20 ans.

(Parenthèse sur un parti qui, justement, se place entre parenthèses au Canada : le chef bloquiste, comme il ne s’adresse qu’au Québec, avait déjà parlé, alors que les résultats des Prairies n’avaient pas fini de rentrer. Mais telle est, bien sûr, la nature inélégante du Bloc : on s’enferme dans sa chambre comme si le reste de la maison n’existait pas, tout en profitant largement de la cuisine, du lave-linge, du VUS et de l’écran géant. Le modèle de Tanguy appliqué à la politique.)

Est-ce qu’on oublie quelqu’un ? Ah oui, Elizabeth May… Trois sièges et 6,4 % du vote, au moment même où l’angoisse climatique monte en flèche et alors que tous les partis verts d’Occident ont le vent dans les voiles ! Mme May a eu 13 ans pour faire ses preuves et le résultat est concluant.

Il reste à se demander comment le gouvernement se tirera de cette situation minoritaire. Justin Trudeau s’est avéré un chef hésitant et gaffeur durant les quatre années où il disposait de tous les leviers du pouvoir. Qu’en sera-t-il quand il devra compter avec un Parlement instable et turbulent ? Avec la frustration des Prairies et la colère de l’Alberta ? Avec les assauts du PCC, qui formera une opposition plus redoutable qu’avant ? Avec les promesses farfelues du NPD qui lui fera payer cher son appui ? Avec l’indignation perpétuelle du Bloc ? Il y a de la houle en vue.