Dans quelques jours, nous devrions orienter nos pensées vers la triste commémoration du déclenchement du génocide des Tutsis au Rwanda.

Martin Imbleau Martin Imbleau
Vice-président principal chez Énergir, avocat et auteur d’ouvrages sur les droits de la personne, le Rwanda et la liberté d’expression

Il y a 25 ans, entre avril et juillet 1994, en 100 jours, 800 000 personnes, femmes, hommes, jeunes, bébés, etc., ont été massacrées pour seul motif d’être d’appartenance ethnique tutsie. 

Une machine à tuer d’une efficacité inégalée s’est déployée sur les Tutsis et les Hutus modérés, une machine plus intense encore, sans entrer dans le palmarès des souffrances, que les pires mois de tueries de la Shoah. L’échec retentissant de la communauté internationale à prévoir et à stopper le génocide demeure aujourd’hui, selon moi, la tache rouge la plus indélébile du bilan de l’histoire de l’ONU.

En 1994, d’autres morts détournaient notre attention de la terrible tragédie qui se déroulait dans un petit pays d’Afrique de l’Est. Pendant les massacres, nous étions captivés par le suicide de Kurt Cobain, la mort d’Ayrton Senna en Formule 1, et nous poussions un soupir de soulagement à la suite du cessez-le-feu entre la Croatie et la Bosnie-Herzégovine.

Et comme si nous avions collectivement un espace limité pour le malheur des autres, l’épuisement de la communauté internationale pour son implication infructueuse dans les interminables conflits en ex-Yougoslavie n’allait pas nous inciter à intervenir une fois de plus pour soutenir une population en détresse. 

Une addition de fausses excuses ont depuis été avancées pour tenter de justifier l’absence d’intervention pour arrêter la montée génocidaire.

Le Canada fut un témoin de premier plan du génocide. Le général Roméo Dallaire dirigeait depuis 1993 à Kigali la Mission des Nations unies pour l’assistance au Rwanda (MINUAR) chargée, à la suite des récents accords de paix entre le Front patriotique rwandais (FPR) et le gouvernement, de superviser le cessez-le-feu, le retour des réfugiés tutsis et la démobilisation des forces armées.

À New York, au siège de l’ONU, le chef militaire responsable des opérations de maintien de la paix était le Canadien Maurice Baril. Il se rapportait à Kofi Annan, alors responsable des opérations des Casques bleus. Les tergiversations entre eux et les puissances occidentales, leurs hésitations, mais surtout les refus d’autoriser le recours à la force qui était réclamé pour saisir des armes ou pour arrêter les tueries dans les premières heures du génocide ont provoqué l’échec lamentable de la mission. Le général Dallaire dira par la suite, lucidement, mais néanmoins tristement, avoir été dépassé tant par les événements, l’absence de soutien de l’ONU que par sa propre préparation à œuvrer dans un tel contexte.

La peur du mot « génocide »

Avant et pendant les massacres, aucune nation n’a par ailleurs osé utiliser le bon terme pour décrire le « génocide », puisque celui-ci possède une réelle obligation légale de prévention et d’intervention pour le faire cesser. Après tout, à la suite de la Shoah, nous nous étions promis « plus jamais !  ». Et la Convention sur la prévention du génocide en fut l’heureux résultat.

Au Rwanda, au contraire de ce que cette convention prévoit, on a plutôt eu droit à une « sursimplification » de la situation qualifiée de « guerre de clans » ou de « conflits ethniques », nous distançant d’autant de notre devoir d’intervention.

J’ai fait des missions au Rwanda sur des sujets relatifs à la justice. J’ai eu l’occasion d’écrire sur le droit du pays, d’enquêter sur des dossiers de disparitions, d’étudier la réinstallation du droit coutumier pour traiter les milliers d’accusés en prison depuis trop longtemps à cause d’un système judiciaire incapable de suivre la cadence.

J’ai été confronté à des questions morales et juridiques comme la libération de jeunes garçons de 12 ou 13 ans soupçonnés de meurtres lors du génocide et donc non criminellement responsables. Ils étaient incarcérés dans des prisons miteuses avec des adultes génocidaires depuis trop d’années, rendant leur réinsertion presque impossible, qu’ils aient été innocents ou non.

Sanctuaires violés

Mais une obsession particulière m’habite encore, un dilemme entre compréhension et dénonciation. La tradition de refuge et de sanctuaire protecteur des églises est historique au Rwanda. Pourtant, elle a été violée partout dans le pays en 1994. Par exemple, des centaines de Tutsis se sont réfugiés à l’église Sainte-Famille à Kigali. Piégés, facilitant le travail des machettes, ils ont été massacrés.

Près de là dans la capitale, un autre sanctuaire fut spontanément créé, mais cette fois sur un cantonnement de Casques bleus. Près de 2000 personnes s’y sont réfugiées par sentiment de protection. Quelques jours après le début du génocide, les Casques bleus ont furtivement évacué le site, laissant la population réfugiée à elle-même, sans armes ni protection. Le massacre a suivi, les Tutsis ayant baissé leur garde.

J’ai eu à enquêter sur cet épisode et la « non-assistance à personne en danger ». Les militaires de l’ONU auraient-ils alors créé eux-mêmes un piège en les accueillant et les protégeant, mais seulement momentanément, et en les abandonnant à eux-mêmes et aux tueurs qui gravitaient autour ?

Mes entrevues avec une survivante forcée à marcher longuement jusqu’aux abords d’un fossé avant d’être exécutée me hantent. Elle a été retrouvée miraculeusement vivante, sous une pile de cadavres, tués aussi près de la fosse commune pour éviter de les transporter.

Rappelons-le : aucun ordre et aucune permission ne furent accordés au général Dallaire d’utiliser la force. Même après l’exécution des soldats belges qui protégeaient la première ministre, aucun coup de feu n’a été tiré. On peut facilement comprendre le désespoir du général d’assister passivement au génocide.

Mais si les ordres de New York ne sont pas venus autorisant la force, cela disculpe-t-il aussi les forces militaires en place, non pour refus d’agir, mais au contraire pour avoir offert un refuge éphémère, regroupé un grand nombre de réfugiés en un seul lieu pour ensuite les abandonner sans aucune possibilité de défense ?

Notre détournement d’intérêt a empêché des centaines de milliers de personnes d’échapper à la mort, mais pire encore, en a sans doute décimé d’autres.

Cette question demeurera sans réponse, mais des leçons doivent en être tirées.

Traumatisme somalien

Malheureusement, l’image encore fraîche et tellement marquante des corps des marines américains, traînés dans les rues de Mogadiscio, n’incitait en rien les dirigeants à intervenir et à risquer la vie de leurs militaires pour stopper le génocide.

Les images en direct des tueries aux barrages routiers à Kigali ou les corps flottants dans les cours d’eau ont choqué la population mondiale. Choqué, mais pas suffisamment pour émouvoir et influencer les choix militaires et politiques qui pourtant s’imposaient.

Les études ont depuis démontré toutes les astuces utilisées par les gouvernements pour ne pas intervenir, dont un questionnement interminable sur la couleur éventuelle des chars de combat appelés, le cas échéant, à intervenir. Ils n’iront jamais !