Le Bloc québécois peut-il remonter dans la province sur laquelle comptent les libéraux pour compenser les pertes qu’ils subiront dans l’Ouest du pays ? Peut-il remonter jusqu’à priver Justin Trudeau d’un gouvernement majoritaire ?

Lysiane Gagnon Lysiane Gagnon
La Presse

Telle est la question qui se pose, après le passage désastreux d’Andrew Scheer au Québec et la perspective du naufrage du NPD, qui est à la veille de perdre le peu qu’il lui restait ici de la vague orange de 2011.

Le débat de mercredi à TVA, mené de main de maître par le toujours excellent Pierre Bruneau, l’a confirmé : dans cette province riche de 78 sièges – la province-clé après l’Ontario –, il n’y a plus vraiment que deux acteurs en lice : Justin Trudeau et Yves-François Blanchet, le nouveau chef d’un (déjà) vieux parti.

PHOTO SÉBASTIEN ST-JEAN, AGENCE FRANCE-PRESSE

« Le chef bloquiste affiche une assurance inversement proportionnelle à son statut réel, qui est celui, à vrai dire, de la mouche du coche », écrit Lysiane Gagnon à propos d’Yves-François Blanchet.

Andrew Scheer a été reçu comme un chien dans un jeu de quilles à TLMEP. Au débat, ce fut encore pire.

On avait presque pitié de ce gentil garçon qui a mené jusqu’ici une honnête carrière politique fondée sur le travail assidu plutôt que sur l’éclat… mais qui, tout simplement, n’a ni l’envergure ni la vivacité d’esprit qui auraient été nécessaires pour affronter le magicien des foules qu’est le premier ministre sortant.

Il aurait pu terrasser Trudeau à coups de répliques assassines, faire ressortir le côté artificiel du personnage, s’imposer comme un leader ferme et sérieux… mais il ne projette que l’image du brave type à qui l’on confierait ses enfants pour une semaine, mais qu’on ne voit pas vraiment à la tête du pays.

Stephen Harper aussi était handicapé quand il devait débattre dans sa langue seconde, mais il avait plus de prestance, plus d’autorité. M. Scheer, lui, s’est laissé utiliser comme punching bag par ses trois adversaires sans réagir, avec un flegme bizarre, accroché aux éléments de langage insignifiants qu’il utilise sur toutes les tribunes. Ses balbutiements équivoques sur l’avortement étaient lamentables et il est vite devenu la cible d’un tir groupé alors que le débat aurait dû être centré sur le bilan du premier ministre sortant. On verra lundi, au débat anglais de la CBC, si M. Scheer peut regagner dans d’autres provinces le terrain perdu au Québec.

Passons rapidement sur Jagmeet Singh. Un autre gentil garçon. Celui-ci a été reçu à TLMEP avec la curiosité aimable que l’on réserve à un ovni inoffensif, mais au Québec, comme sans doute dans beaucoup de chaumières du Canada anglais profond, il apparaît comme un visiteur sympathique mais… surprenant. Le turban dérange. 

Simplement, on n’imagine pas un premier ministre canadien avec un turban sikh. Pas plus d’ailleurs qu’un curé en soutane.

Restent donc dans l’arène, du moins pour ce qui est du Québec, MM. Trudeau et Blanchet.

Au débat de TVA, ce dernier me faisait penser à un remake des Belles histoires des pays d’en haut, avec lui-même dans le rôle du curé ou du notaire du village. Un curé engagé dans un interminable sermon moralisateur. Ou un notaire pétri de sa propre importance, qui aurait interrompu la relecture d’un testament pour rappeler à ses clients l’histoire édifiante de leur canton. Il ne manquait que le monocle et la montre en or accrochée à la veste pour que le portrait soit complet.

Je ne sais pas si M. Blanchet séduira l’électorat auquel il s’adresse – les régions – naguère péquistes, la banlieue caquiste, mais disons que pour l’instant, le chef bloquiste affiche une assurance inversement proportionnelle à son statut réel, qui est celui, à vrai dire, de la mouche du coche.

À la tête d’un parti qui a toujours été une anomalie – le Bloc est à la mauvaise adresse, c’est au Québec qu’il faut militer pour la souveraineté, pas au fédéral ! –, M. Blanchet nous expliquait doctement comment l’Alberta devait gérer la transition énergétique, proposait une panoplie de mesures destinées à régir la vie d’un pays où il ne présente aucun candidat et dévoilait ses plans budgétaires tout en sachant qu’il ne serait jamais au pouvoir. Surréaliste.

Justin Trudeau est celui qui s’est, et de loin, le mieux tiré de ce débat où il aurait normalement dû rendre des comptes… si seulement il avait affronté des adversaires plus costauds. Mais sur ce plan comme pour le reste, il a de la chance.

Il est télégénique. Il crève l’écran avec un naturel désarmant, tant et si bien qu’on en oublie qu’il n’a aucune maîtrise de la syntaxe et du vocabulaire français.

Souvent, ses phrases sont tellement modelées sur l’anglais qu’elles n’ont aucun sens. Mais on les comprend à demi-mot car il les prononce avec entrain, avec un débit naturel et un accent correct.

Plus sûr de lui que lors des débats de 2015, plus convivial qu’Yves-François Blanchet, plus progressiste qu’Andrew Scheer et plus modéré que Jagmeet Singh, M. Trudeau avait aussi l’avantage de proférer des idées dont l’esprit général plaît à nombre de Québécois.

Même quand il énonce une idée qui risque d’être impopulaire – comme son intention de participer à la contestation judiciaire de la loi 21 sur la laïcité –, il a le tour d’emballer ça dans du papier de soie, sur un ton apaisant, en prenant soin de faire dévier l’argumentation sur des considérations générales comme « la protection des droits ».

C’est ainsi qu’il avait procédé durant la campagne de 2015. Dans l’affaire du niqab, Thomas Mulcair avait ardemment défendu une position rationnelle, et perdu la campagne du NPD. Trudeau disait la même chose, mais autrement, et la controverse lui avait coulé dessus comme de l’eau sur le dos d’un canard.

Il aura affaire à une plus forte opposition lundi prochain à la CBC, alors qu’il fera face, en anglais cette fois, à des adversaires bien déterminés à déterrer les « affaires » (SNC-Lavalin, blackface, limogeage de l’amiral Norman) qui ont à peine effleuré le Québec, mais fait scandale au Canada anglais.