Le débat sur la charte a provoqué un important bouleversement politique, une montée du populisme qui, pour la première fois dans l'histoire moderne du Québec, fait son entrée au gouvernement.

Alain Dubuc
Alain Dubuc LA PRESSE

Je n'emploie pas le mot populiste à la légère pour décrire la faconde d'un politicien près du peuple. Je pense plutôt à une conception de la démocratie, à une façon d'articuler les politiques qui, à mon avis, constitue une véritable tare.

Le populisme colore les actions du gouvernement Harper, héritier du Reform Party. Il a trouvé son chemin au sein du gouvernement Marois.

Bernard Drainville, le ministre responsable de la charte des valeurs, est un politicien populiste. Mais comme Pauline Marois lui a confié le projet phare de son administration, c'est l'ensemble de l'action gouvernementale qui est entachée.

Lorsqu'il a rendu public son projet de charte, on a découvert qu'il n'y avait aucune étude pour démontrer la nécessité de l'intervention et valider les mesures proposées. C'était étonnant. Mais ce qui l'a été encore plus, ce sont les justifications de cette lacune.

Il y a une semaine à Tout le monde en parle, le ministre Drainville, pressé par le coauteur du rapport Bouchard-Taylor, Gérard Bouchard, de préciser sur quelles études il se basait, s'est exclamé: «Vous revenez constamment avec les cas d'étude, mois je vous reviens avec le témoignage de citoyens».

Il faut méditer sur cette phrase sidérante. Elle suppose que les connaissances dont un gouvernement a besoin pour établir ses politiques dans un dossier complexe reposent sur le dialogue, sur le «les gens nous disent que», avec tout ce que cela peut avoir de subjectif et d'anecdotique. Elle rejette aussi la démarche scientifique, décrite en anglais par «evidence-based policies», les politiques fondées sur les faits vérifiés, sur la connaissance.

On rejoint là le refus de la science du gouvernement conservateur dans des dossiers comme la criminalité ou le réchauffement climatique, qui a mené au sabotage du dernier recensement. On notera aussi que le conflit avec le Conseil du statut de la femme a été déclenché par le désir de l'organisme de lancer des études sur les effets de la charte.

Ce rejet de la science se double, chez M. Drainville, d'une conception de la démocratie dont il a multiplié les références à cette même émission: «Ces témoignages de citoyens, c'est pas important, ça?»; «Il faut tenir compte de ce que les citoyens nous disent «; «Comment pouvez-vous nier les témoignages qu'ils nous donnent?»; «Est-ce qu'on peut les respecter, les citoyens, là-dedans aussi».

Cela rappelle la question que Stephen Harper a souvent posée à ses conseillers: «Mais qu'est ce que les gens en pensent au Tim Hortons?». Une expression pure du populisme où l'État se voit comme une courroie de transmission dont le devoir est de traduire les volontés populaires de façon littérale.

Ce n'est pas la bonne façon de servir les citoyens et d'assurer le bien commun. Parce que certains sujets sont trop complexes, comme la fiscalité. Parce que, dans des dossiers touchant les droits, l'État a un devoir de protéger les minorités contre la volonté de la majorité. Ou encore, parce que, dans des dossiers émotifs, l'opinion publique sera fluctuante.

C'est le cas de la charte des valeurs. L'appui écrasant de 65% à l'interdiction des signes ostentatoires, à la fin août, s'est effondré en un mois. Selon le plus récent des sondages, Som-Radio-Canada, 55% des gens s'opposent maintenant à l'idée de congédier en employé de l'État pour cette raison. Dans la logique populiste de M. Drainville, le gouvernement devrait-il s'empresser de mettre son projet à la poubelle?