Cette semaine, je n'étais pas très fier d'être Québécois. La mascarade du dévoilement de la Charte des valeurs québécoises m'a gêné profondément, m'a inquiété surtout, parce que ce débat sert de révélateur aux moins beaux côtés de l'âme québécoise et aux variantes les moins nobles du nationalisme québécois.

Alain Dubuc
Alain Dubuc LA PRESSE

Je comprends bien les inquiétudes des citoyens qui appuient cette charte, parce qu'ils souhaitent que l'on encadre les accommodements pour éviter les dérapages et qui craignent que de grands principes soient menacés, surtout l'égalité entre les hommes et les femmes.

Mais je note aussi qu'il y a d'autres raisons, moins nobles, d'applaudir au projet du gouvernement Marois. Il existe, au Québec comme ailleurs, des courants d'opposition à l'immigration, qui expriment parfois de la peur, de l'ethnocentrisme, de la xénophobie involontaire, mais parfois aussi du racisme pur et simple.

Ce qui est nouveau, et très inquiétant, c'est que le dépôt de la charte des valeurs semble avoir donné une caution morale à cette intolérance. Les courants xénophobes ont l'impression d'avoir été compris et d'avoir reçu la permission de s'exprimer plus librement. Je propose, dans La Presse+, des extraits de courriels, très troublants, que j'ai reçus depuis quelques semaines, qui illustrent mon propos.

Ce qui est nouveau aussi, c'est que cette partie de la population, si on en croit les sondages, voterait massivement pour le Parti québécois. Le PQ n'est pas raciste, il est issu de grandes traditions humanistes. Mais il a signé un pacte avec le diable qui l'entraîne sur un terrain très dangereux.

Ce glissement repose en partie sur un calcul électoral, celui d'occuper le champ identitaire que la CAQ avait su si bien récupérer. Mais plus profondément, c'est l'échec du projet souverainiste qui a poussé le PQ québécois vers ce repli identitaire, une dérive que j'avais prévue il y a cinq ans dans mon essai À mes amis souverainistes, où je disais qu'elle menait tout droit à l'exclusion, la peur de l'autre et le repli sur soi.

Et c'est ainsi que le Parti Québécois, sous la direction de Pauline Marois, qui, dans ce dossier, s'est révélée être une femme sans jugement et sans principes, est en train de trahir toute sa tradition d'ouverture, de tolérance, de modernité.

Bien des partisans ne s'en aperçoivent pas, parce qu'ils croient spontanément que si la cause de l'avancement du Québec est juste, ce que l'on fait en son nom est nécessairement juste. Ils ne voient pas qu'avec la charte des valeurs, le gouvernement du Parti québécois a basculé franchement à droite.

Ce n'est pas un hasard si l'on a confié ce dossier non pas à un penseur, mais à un journaliste devenu un politicien populiste, Bernard Drainville, dont le principal talent est d'être capable de maintenir la façade noble du projet de charte des valeurs - l'égalité, les droits, la laïcité - tout en multipliant les clins d'oeil racoleurs aux Hérouxvillois de ce monde.

Le gouvernement Marois peut trouver une certaine légitimité dans le fait que la France, elle aussi, prône la laïcité. Une comparaison superficielle qui oublie commodément que les politiques d'intégration françaises sont un des pires échecs en Occident. Et que le grand champion de la laïcité, en France, c'est le Front national de Marine Le Pen.

Si elle est adoptée, cette charte sera une catastrophe pour le Québec. Elle consacrera une coupure entre Montréal et les régions, elle sera un repoussoir pour l'immigration, une trahison de nos devoirs envers nos minorités, elle enverra une image désastreuse à travers le monde, celle d'un peuple rongé par la peur et tenté par le repli sur lui-même.