À quelques jours de la Semaine italienne de Montréal, La Presse consacre aujourd'hui un cahier spécial, MTL Pluriel - Ici l'Italie, à la communauté italienne, l'une des plus anciennes de la métropole. En lever de rideau, notre chroniqueur Pierre Foglia, lui-même né en Italie, revient sur son expérience de l'immigration et sur celle d'autres Italo-Québécois. Bonne lecture !

Mis à jour le 5 août 2013
Pierre Foglia LA PRESSE

Dans ce spécial Italie, on parlera des Italiens d'ici autrement. On n'ira pas les voir comme on va au zoo. On ne fera pas comme s'il y avait eux et nous. Non, ce n'est pas Gérard Bouchard qui parle, c'est mon boss, ça part bien sûr d'un bon sentiment, mais mon boss se trompe, c'est normal, s'il a une bonne idée de ce qu'est un Italien, comme la plupart des gens d'ici, il n'a aucune idée de ce qu'est un immigrant.

J'ai longtemps cru que j'étais né Italien dans une famille d'Italiens, en fait je suis né immigrant dans une famille d'immigrants. Ce qui me détermine est moins la culture italienne que la culture de l'immigrant, culture qui bouleverse l'être profondément, culture de survie, de résistance, de repli, de défiance, culture que je pourrais résumer dans cette petite phrase: vous ne m'aurez pas mes tabarnaks. Je ne voulais pas être Français, je ne voulais pas être Canadien, je voulais tellement être Québécois, comprendra qui voudra, je voulais tellement qu'à la fin c'est comme ne pas vouloir, même si j'ai déjà écrit le contraire, ce n'est pas affaire de vouloir, d'inclusion, d'exclusion, c'est beaucoup affaire de fibres, notez-le, s'il vous plaît, je n'ai pas dit de souche ni de racines.

Bref en même temps je ne pouvais plus être Italien. Je suis un immigrant, une nationalité en soi. Il y a nous. Et il y a vous autres.

Je ne sais pas pourquoi je vous dis ça, ça n'a rien à voir avec la suite ni avec le cahier Pop-Italie. Je voulais le dire c'est tout.

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Raymond


Pas très loin de chez moi, à Philipsburg - hameau de Saint-Armand - un peu en retrait de l'autoroute qui mène à la douane, on trouve en plein bois un petit lac très profond, ceint de hautes falaises d'où plongent quelques initiés, mais chut, faut pas le dire, la baignade y est interdite.

Avant d'être un lac, ce fut une carrière de marbre noir qui, au début de l'autre siècle, employait plus d'une centaine d'ouvriers.

Un travail très dur, qui consistait à casser, à la masse, une masse de 20 livres, les morceaux trop gros pour le concasseur. Une quinzaine de maisons se serraient autour du trou toutes habitées par des Italiens qui bien sûr travaillaient à la carrière. Raymond Rosetti est né dans une de ces petites maisons en 1927.

Comment allez-vous l'appeler? a demandé le curé à ses parents: Remo a dit le père. Le curé a compris et écrit Raymond sur son registre.

Avec un prénom pareil, Raymond n'avait pas le choix de s'intégrer, le voilà à 86 ans Québécois comme vous et moi, s'cusez, le voilà Canadien-français comme le sont par atavisme les Italiens d'ici.

Raymond s'exprime sans aucun accent dans un français irréprochable, il a même été maire de Philipsburg où il habite toujours, voisin de ses enfants. 86 ans, je voulais surtout le faire parler de ses parents...

Le père est arrivé à Philipsburg en 1912, Raymond ne sait pas trop pourquoi ni comment. Son père devait être comme le mien quand je l'interrogeais sur l'Italie, parle-moi de l'Italie papa... que veux-tu que je te dise sur l'Italie? On crevait de faim c'est tout. Maintenant on est ici, y'a rien à dire sur l'Italie.

Le père de Raymond venait des montagnes de l'Ombrie où il était berger. Après quelques années à la carrière, il est retourné se marier en Italie, est revenu, est reparti en 1933 avec toute la famille, avec ses quatre sous d'économie, il allait s'ouvrir une petite épicerie à Borgo Cerreto. Ce serait moins dur que la carrière.

On a débarqué dans l'Italie mussolinienne, se souvient Raymond qui avait 6 ans à l'époque, cela ne s'est pas très bien passé pour mes parents ni pour l'épicerie, deux ans après on était de retour à la carrière, où j'ai fini par travailler aussi comme polisseur. J'ai fait mon primaire en français, mon cours commercial en anglais, j'ai appris le dessin industriel, j'ai fait ça toute ma vie, notamment aux chantiers du métro et de l'Expo...

Parlez-moi de la maison au bord du trou quand vous étiez petit...

On avait l'eau et l'électricité fournies par la compagnie, c'est déjà bien. C'était une petite maison de bois isolée avec des journaux. L'école était à un mille, on y allait à pied. On avait un jardin bien sûr. On faisait notre vin avec des raisins sauvages qu'on allait chercher dans le bois à pleines poches. Mais on faisait aussi du vin de cerise et des pissenlits.

Nos voisins s'appelaient Di Ninni, Castoro, Della Porta, Piccoli on était comme une petite Italie à la porte du village..

Et les Québécois?

Y'avait pas de chicanes si c'est ce que vous demandez. Philipsburg était surtout peuplé d'anglophones à l'époque. Je me suis marié avec ma première blonde, Céline, elle travaillait au resto du village, elle venait de Pike River, elle avait 16 ans quand je l'ai rencontrée, 19 quand on s'est marié.

L'Italie maintenant?

Ha ha ha, l'Italie maintenant. Il rigole.

Photo Olivier Jean, La Presse

Raymond Rosetti

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Alfonso


De chez moi, c'est huit kilomètres pour aller chez Gagliano. Vous vous rappelez Alfonso? Mais si Alfonso. Le chemin Ten Eyck, magnifique à l'automne, débouche sur Godbout qui rejoint la route des vins, on arrive en face de l'Orpailleur, le vignoble Gagliano est juste à côté de l'Orpailleur.

Si j'arrête chez Alfonso des fois? Jamais. Un, je ne bois pas de vin. Deux, je me disais qu'il devait chasser les journalistes à coup de fusil. Pas du tout. Je l'ai trouvé serein et apaisé, 15 ans plus jeune que ses 70 ans, un de ces patriarches comme on peut en voir dans des films italiens, L'Arbre aux sabots ou Le Guépard de Visconti... Si on m'avait dit que je comparerais un jour Gagliano à Burt Lancaster!

Apaisé, disais-je. Et tellement fier d'avoir gagné l'an dernier le combat des vins organisé par notre journal. Il a gagné dans la catégorie du meilleur rouge disponible au Québec à moins de 20$ la bouteille, trois experts ont placé son Tinello devant des vins français, italiens, chiliens...

Votre journal m'a mis au monde comme vigneron m'a-t-il dit en souriant, se retenant sûrement d'ajouter: après m'avoir traîné dans la boue comme politicien.

Alfonso est arrivé de Sicile en 1958, il avait 16 ans. Il a tout de suite trouvé du travail dans une usine de matelas à 50 sous de l'heure, à chaque paie, il envoyait 5$ à ses parents pour rembourser le billet de son voyage au Canada. Il deviendra comptable avant d'entrer en politique par les élections scolaires. Seize ans député libéral de Saint-Léonard, ministre des Travaux publics, des postes, etc. aujourd'hui vigneron sur une terre de 25 hectares dont seulement 10 en vignes, surtout du baco noir, 50 à 60 000 bouteilles par année, rouge, blanc, mousseux, vin de glace, le premier à avoir fait du vin de glace rouge...

Et la politique?

Fini.

Quand même, vous regardez le téléjournal...

Même pas. À la télé, j'écoute seulement MétéoMédia et la Rai pour l'Italie...

Ah ah ah l'Italie. Il rigole.

Photo Olivier PontBriand, La Presse

Alfonso Gagliano

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Pour faire un minestrone


L'autre jour, je parlais d'immigration avec Enzo, le jeune Napolitain qui tient la Piadineria sur Saint-Denis près du Carré, je lui disais tu dois être le dernier Italien à avoir immigré ici...

Pourquoi tu dis ça?

Ben parce que c'est fini, les Italiens ne viennent plus au Canada, sont bien chez eux et puis s'ils veulent bouger, ils ont toute l'Europe devant eux...

Tu te trompes complètement m'a dit Enzo, c'est plein d'Italiens pas si bien que ça chez eux qui arrivent ici tous les jours pour faire leur vie ici, des jeunes Italiens, éduqués, avec un métier, souvent avec un peu de fric pour se partir quelque chose.

Ça me trottait dans la tête, quand je suis arrivé à la maison, je suis allé lire le livre du Bruno Ramirez, Les premiers Italiens de Montréal1, en notes de bas de page, il cite le recensement fédéral du Canada de 1881 qui détaille les métiers qu'exerçaient les 131 Italiens recensés à Montréal en 1881, 19 manoeuvres, 10 statuaires (oui oui des fabricants de statues!), 2 joueurs d'orgue de barbarie, 2 cordonniers, 1 joueur de harpe, etc., 23 sans profession surtout des femmes qui restaient à la maison...

Je les vois bien tes jeunes loups italiens Enzo, dynamiques, branchés et tout et tout, n'empêche que tout à l'heure on va cruellement manquer de fabricants de statues, de joueurs de harpe, de joueurs d'orgue de barbarie, de cordonniers, et de sans profession aussi, des femmes surtout pour faire le minestrone, juste faire tremper les haricots c'est une heure, hacher le céleri, les oignons, les poireaux, couper le porc salé en dés, c'est long faire le minestrone, ça prend absolument une sans profession à la maison...

Photo Olivier Jean, La Presse

Enzo Salvati

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Stronzetta


Sur un de mes chemins de vélo, il y a depuis peu, cette Italienne en haut d'une côte, chez qui j'arrête parfois, N. et son chien Gioia (Joie), qu'elle appelle aussi Stronzetta, petite merde. Elle parle un italien à la fois très imagé et très pur comme si elle arrivait directement de Florence où les Toscans se vantent d'être les seuls à parler le vrai italien, elle n'y est pourtant jamais allée, ses parents sont du Frioul, mais c'est une Italienne de Montréal où elle est arrivée... de France à 18 mois il y a de cela une soixantaine d'années...

N. parle et parle et parle, musique à mes oreilles et pourtant il me revient comme je détestais ma mère quand elle parlait italien devant mes petits amis français, et comme j'avais honte aussi quand elle parlait son français macaronique, si bien qu'elle parlât français ou italien j'étais toujours à lui dire, maman tais-toi, s'il te plaît.

J'arrête chez N. en haut de la côte. Vous êtes là madame? Ah signore Foglia! Elle me fait entrer me sert un verre d'eau, et se met à parler à parler, je perds presque tout de suite le fil, je pense à ma mère, je pense aussi à tout le temps que j'ai perdu dans ma vie à ne pas vouloir être ce que je suis.

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1. Une véritable bible pour qui s'intéresse à l'histoire de l'immigration italienne, Les premiers Italiens de Montréal, d'où ils venaient, pourquoi, comment, l'origine de la petite Italie, chez Boréal Express (1984).