Et non pas : L'Irak 10 ans après. Non plus: Le conflit religieux en Irak. Ni: Le Kurdistan irakien, je n'ai pas rencontré un foutu Kurde en 10 jours. Un voyage en Irak. Un récit de voyage. Il y aura une chronique sur un monsieur qui a trois épouses, une promenade à vélo dans Bagdad, aussi une histoire d'horreur, on est en Irak quand même, mais il n'y aura pas de... de quoi?

Pierre Foglia LA PRESSE

Tiens, par exemple, un matin, sur le campus de l'Université de Bagdad, j'ai rencontré, par le plus grand des hasards dont se serait réjoui n'importe lequel de mes confrères, j'ai rencontré un prof de journalisme. Quelle aubaine? Ça dépend pour qui. Moi, je suis parti en courant en me disant ah non, non, non. Pas un prof de journalisme. J'insiste, ceci est une chronique de voyage qui ne dira rien des profs de journalisme irakiens.

On ira dans une ferme, dans un cimetière, chez un psy, on rencontrera un menuisier, un barbier, un boulanger, un vendeur de camions et j'irai pisser souvent, les vieux monsieurs, ça fait pipi souvent, il y aura une histoire de chat assez incroyable, on mangera des loukoums achetés dans cette superbe pâtisserie de l'avenue Jadriya, on en offrira en passant aux deux soldats de faction devant le portail de la banque voisine, d'abord ils refuseront, on insistera:

Envoye donc, Chose.

Je suis parti le jour du pape. Dans l'avion pour Paris, j'étais assis à côté d'une Hongroise qui s'en allait en Hongrie. À un moment donné, pour causer, pour être gentil, je lui ai demandé quel temps y faisait à Belgrade, elle a dit je ne vais pas à Belgrade... elle n'a pas ajouté espèce de plouc, mais c'était dans les points de suspension. Ça va, ça va, tout le monde peut se tromper. À part ça, je me contrecrisse du temps qui fait à Belgrade. À Budapest aussi.

À Paris, il neigeait.

Dans l'avion pour Beyrouth, j'étais assis à côté d'une Libanaise de Laval. Elle m'a dit un truc très flyé sur Dieu : selon elle, Dieu existe seulement pour les croyants. Si tu crois pas, il existe pas. Vous, par exemple, me dit-elle, vous croyez qu'il n'y aura rien après la mort? Eh bien, il n'y aura rien.

Pas l'enfer?

L'enfer n'existe pas. C'est le royaume de Dieu ou rien. C'est elle qu'on aurait dû élire pape.

Dans l'avion pour Bagdad, j'étais dans la première rangée après les premières classes, sur la cloison qui sépare, une affichette disait: Life vest under your seat. Un petit comique avait barbouillé «vest».

De l'aéroport de Bagdad, on embarque dans un autobus qui nous dépose quelques kilomètres plus loin à un terminal de fortune en plein désert où attendent les parents, les taxis dans la poussière. Ziad m'attendait. Ziad mon fixer-traducteur. Mon ami aussi. Une petite voix que je n'aime pas ricane dans ma tête: ton ami, bien sûr, au prix où tu le paies. On n'avait pas commencé que je lui devais déjà 500$ pour son travail en amont de ma visite, toutes ces autorisations à aller chercher, tous ces contacts à rafraîchir...

Je paie Ziad 120$ par jour, le chauffeur 100$. Mes collègues vous diront que ce n'est pas cher. Ce n'est pas le prix qui me pèse, c'est le principe. L'obligation. J'ai couvert d'autres guerres, le Liban notamment, le Kosovo, j'étais à Bagdad en 2004 et en 2007, j'étais à Kaboul au temps des Russes, j'étais à Medellín quand les cartels contrôlaient la ville, le reportage le plus dangereux que j'ai fait dans ma vie, c'est sûrement à Matamoros (Mexique), tout ça sans fixer. Je suis allé en Chine 10 fois sans jamais avoir recours à un interprète, je n'en avais pas besoin non plus, «le presque rien» dont je parle dans mes articles, comme à l'instant, se passe très bien d'interprète. La première fois que j'ai eu  l'obligation d'engager un fixer, c'était Ziad justement, il y a deux ans. J'en étais tout honteux, un peu comme, lorsque à bicyclette, je dois me résoudre à monter une côte à pied.

Tu veux coucher chez nous ce soir? m'a proposé Ziad.

J'ai accepté aussitôt. Il a regretté aussitôt. Je t'avertis, il m'a dit, c'est le bordel. Et puis les toilettes, c'est pas comme chez vous.

Qu'est-ce que tu crois, Ziad, vous n'avez pas inventé les toilettes juste-un-trou. Quand j'étais petit et même quand j'étais grand, c'est ce qu'on avait à la maison. Et c'était même pas dans la maison, c'était au fond du jardin. Et pour se laver, on avait juste l'eau froide du robinet de l'évier.

Ziad, qui vit seul, vient tout juste d'emménager dans cet appartement dont il a racheté le bail pour 20 000$. Je dis bien le bail. Vingt mille dollars, c'est ce que l'ancien locataire demandait pour s'en aller. Faut voir l'appartement! Pas d'eau sauf celle de la douche: pour se faire des nouilles, faut d'abord ouvrir la douche, c'est amusant, mais pas très pratique. La cuisine est sinistrée, des lambris de plâtre pendouillent partout...

Ça te donne une bonne idée du marché immobilier à Bagdad, m'a dit Ziad. Là-dessus, il s'est excusé, il avait quelques courses à faire: ferme bien la porte derrière moi, si tu mets pas le verrou, elle s'ouvre toute seule.

Pis? Al-Qaïda va venir me chercher?

Non, mais il y a des rats.

***

Plus tard dans la soirée, Ziad me proposera une petite virée. Oh, oh! Sexe, drogue et rock'n'roll à Bagdad?

On est d'abord allés manger dans une sorte McDo arabe, un Saj Alreef, 8 piastres le sandwich dégueulasse au poulet, 4 piastres la mousse au chocolat encore plus dégueulasse. Puis on est allés rejoindre ses amis du côté du square Andalous, il m'avait dit qu'ils étaient dans un bar, on arrive à la porte d'une sorte de garage désaffecté, le lieu est immense, on est fouillés deux fois plutôt qu'une, on entre, et à la seconde où je suis entré, je sais exactement où on est, même si je ne le crois pas, même si je me répète tout bas: ça s'peut pas, sacrament, ça s'peut pas...

Je viens de faire Montréal, Paris, Beyrouth, Bagdad pour me retrouver où? Dans un bingo à Bagdad. Oui, madame, un bingo. Oui, monsieur, plutôt, parce qu'il y a juste des hommes. Des jeunes surtout, virils, la barbe, l'alcool, Tuborg, Heineken, flasques de whisky sur la table, virils, disais-je, et en même temps complètement moumounes avec leur ti-crayon pour barbouiller leur tite-cacarte.

B2, N43. La fatigue? Je riais, je pleurais, je sais pas. Les amis de Ziad nous font une place à leur table. Tuborg? Heineken? Whisky?

Je ne bois pas d'alcool.

Ben d'abord, c'est toi le plus musulman ici, me lance l'un d'eux. Mon fou rire redouble, mes larmes aussi. Dans l'avion entre Beyrouth et Bagdad, j'ai croisé un grand reporter de la BBC, très gentil, et même très grand reporter, voyez? Non, vous ne voyez pas? C'est pas grave. Moi, juste d'y penser comme la voix dans le micro disait B2, N43, je me suis mis à avoir le hoquet, et à pleurer plus fort.

Fuck, faut que j'arrête de rire si je veux arrêter de pleurer.