Peut-être avez-vous vu, dans les journaux de la semaine dernière, une pleine page publicitaire toute verte de l'Ordre des pharmaciens annonçant le fait qu'une longue liste de médicaments de marque, comme le Crestor, ne seraient dorénavant plus remboursés à leur plein prix par l'assurance-médicaments.

Alain Dubuc
Alain Dubuc LA PRESSE

Ce changement résulte d'une mesure du budget Marceau qui annonçait l'abolition de la «règle des 15 ans», qui consistait à garantir aux médicaments brevetés 15 ans d'exclusivité avant de permettre la vente d'un équivalent générique, soit deux ou trois ans de plus que dans les autres provinces. Cette politique avait pour but d'encourager les investissements pharmaceutiques, surtout ceux des multinationales.

Le ministre des Finances a eu tout à fait raison. La politique a donné d'excellents résultats, et le Québec a profité d'importants investissements, notamment en recherche. Mais depuis quelques années, cette industrie, en crise, s'est profondément transformée. Plusieurs multinationales ont fermé leurs centres de recherche ou fait des mises à pied. Difficile de justifier des subventions pour des emplois qui disparaissent.

Mais il y a un risque de jeter le bébé avec l'eau du bain. L'industrie pharmaceutique n'est pas morte, elle s'est transformée. Il est normal et souhaitable que les politiques se transforment elles aussi. Toutefois, il faut prendre garde de ne pas négliger cette filière des sciences de la vie, qui reste l'un des trois grands secteurs de pointe où le Québec de distingue, avec l'aérospatiale et les NTI.

Après avoir connu une période très faste, les grandes multinationales pharmaceutiques sont en crise, essentiellement parce que leurs médicaments-vedettes, extrêmement payants, arrivent au moment où s'achève la protection de leurs brevets, tandis qu'ils n'ont pas d'autres découvertes pour prendre le relais. D'où des mises à pied massives à travers le monde, y compris au Québec. D'où aussi un changement du modèle d'affaires, notamment avec un déplacement de la recherche vers l'impartition ou les partenariats.

Les formes de soutien devraient tenir compte de ce nouveau contexte. Mais on semble plutôt déceler un désengagement. La règle des 15 ans coûtait 175 millions par année. On réserve 125 millions sur cinq ans pour les nouvelles mesures de remplacement, une bonification des crédits pour la création d'emplois aux entreprises de recherche.

Le risque de négliger le secteur des sciences de la vie est d'autant plus grand que les rapports entre les gouvernements et l'industrie pharmaceutique sont toujours difficiles. Parce que le monde de la santé, essentiellement public, a du mal à composer avec une industrie du monde privé. Parce qu'il associera l'industrie pharmaceutique à une dépense, plutôt qu'à un secteur d'activité créateur de richesse, parce qu'il lui reprochera de faire des profits sur le dos des malades.

Et même, au plan purement médical, le réseau de la santé a du mal à faire une évaluation lucide du médicament, de mettre dans la balance son coût, parfois excessif, mais aussi sa contribution à la santé et les économies qu'il permet ailleurs dans le système.

Ces rapports sont plus difficiles au Canada qu'ailleurs en raison des dogmes sur lesquels repose notre système de santé. Un gouvernement n'aurait jamais l'idée d'acheter des logiciels taïwanais piratés parce que ça coûtera moins cher aux contribuables. Mais c'est un peu ce qu'on fait, au Canada, avec les médicaments.

La période pour laquelle on respecte les brevets des compagnies innovatrices avant de recourir à des copies génériques est plus courte de deux ou trois ans au Canada qu'aux États-Unis ou en Europe. Le Québec, avec sa règle des 15 ans, s'ajustait en fait aux normes internationales.

C'est d'ailleurs un enjeu qui va revenir sur le tapis, parce que la Communauté européenne, dans les négociations sur le libre-échange, conteste les politiques canadiennes sur la propriété intellectuelle.