La première réponse a été: non. Nous n'accueillons pas de journalistes, pour des raisons de production et de sécurité, ont tranché les responsables des relations de presse d'African Barrick Gold, à Londres, quand je leur ai demandé l'autorisation de visiter North Mara, une des quatre mines d'or que l'entreprise exploite dans le nord de la Tanzanie.

Mis à jour le 23 oct. 2012
Agnès Gruda
Agnès Gruda LA PRESSE

Un journaliste du Globe and Mail avait pourtant eu la chance de visiter la mine au printemps 2011, à une époque d'extrême tension avec la population locale. C'était l'exception qui confirme la règle, ont expliqué les porte-parole de la filiale africaine de Barrick Gold, avant de me dire qu'ils présenteraient quand même ma demande à leurs patrons. Sait-on jamais.

Une promesse vague, une porte à peine entrouverte - qui a fini par s'ouvrir miraculeusement, plusieurs mois après mon premier coup de fil, et quelques jours avant que je ne m'envole pour la Tanzanie dans le cadre d'un reportage sur les mines canadiennes, réalisé avec ma collègue Isabelle Hachey et publié dans La Presse de samedi dernier.

Quand Barrick Gold décide de donner dans la transparence, elle fait les choses en grand. Le photographe Ivanoh Demers et moi-même avons été reçus comme des rois et escortés par au moins trois personnes durant notre visite de la mine.

La surprise nous attendait dès notre arrivée: nous avons été reçus par le grand patron de la mine, Gary Chapman, qui nous a accueillis avec une présentation PowerPoint d'une bonne heure, préparée exprès pour nous. Un beau document sur l'historique de cette mine, sa production, les efforts faits par l'entreprise pour améliorer ses relations avec la communauté locale.

Nos accompagnateurs se sont démenés pour répondre à nos moindres désirs: photographier une carrière à l'aube, quand le soleil l'inonde d'une lumière dorée. Assister à un des dynamitages qui permettent d'arracher les pierres contenant de l'or. Ou visiter l'usine dans laquelle les pépites d'or sont extraites et transformées en lingots.

Vraiment, nos hôtes débordaient de bonne volonté. Mais dès qu'il était question des explosions de violence qui surviennent régulièrement entre la mine et les habitants des villages voisins, c'était le mur du silence.

Ces heurts surviennent quand des chercheurs d'or illégaux, appelés intruders, fouillent dans les déchets de la mine ou essaient de voler les précieuses roches dans les carrières. Vingt-neuf d'entre eux ont perdu la vie depuis trois ans. Un affrontement particulièrement sanglant a coûté la vie à cinq de ces «intrus» au printemps 2011, dans des circonstances nébuleuses. L'entreprise affirme avoir fait enquête sur cet événement.

Quelles sont ses conclusions? Y aura-t-il des suites? Ceux qui ont tiré seront-ils tenus responsables de leurs actes?

Vers la même époque, une dizaine de femmes de la région s'étaient plaintes d'avoir été agressées par des gardes de sécurité de la mine. Ces plaintes étaient-elles fondées? Si oui, les responsables ont-ils été identifiés? Où sont-ils, aujourd'hui?

J'ai posé ces questions au directeur Chapman. Réponse: «Je ne sais pas, je n'étais pas là à cette époque.» Ses accompagnateurs ont promis qu'ils vérifieraient et me répondraient par courriel.

Je suis donc revenue à la charge à coups de courriels qui se sont promenés entre North Mara, Dar es-Salaam et Londres pendant plusieurs jours. Pour finalement me faire dire que, dans le contexte où African Barrick Gold suscite la convoitise d'une firme chinoise, mes questions resteraient sans réponse.

***

Imaginez une situation semblable en Abitibi ou sur la Côte-Nord. Imaginez une gigantesque mine à ciel ouvert, mal protégée, installée au milieu de quelques villages plutôt paumés. Imaginez maintenant que des habitants du coin, attirés par cette richesse toute proche, s'y feraient tuer, à raison d'un «incident» par mois. Et imaginez enfin qu'aucune de ces morts n'aurait été élucidée. Voilà qui défie l'entendement, n'est-ce pas?

Ce qui est possible aux confins de la Tanzanie, ou dans d'autres pays aux lois pleines de trous où la police ne fait pas dans la dentelle et où il n'y a pas d'enquête de coroner à chaque mort suspecte, n'est tout simplement pas imaginable au Canada.

C'est pour mettre fin à ces négligences outre-frontière que le député libéral John McKay a tenté de faire adopter, il y a deux ans, un projet de loi destiné à réguler les activités des sociétés minières canadiennes dans les pays en développement. Son projet de loi C-300 a été accueilli avec une brique et un fanal par l'industrie minière. Et il a été défait par une poignée de votes.

À quand un nouveau projet de loi C-300?