Truro, à Cape Cod, l'été dernier, trois dames âgées étaient installées en face du magasin général, avec une table et des chaises de jardin, des pancartes et des dépliants électoraux, afin d'amasser de l'argent pour la candidate démocrate au Sénat, Elizabeth Warren.

Publié le 18 oct. 2012
Vincent Marissal LA PRESSE

Des gens s'arrêtaient, discutaient un peu, certains laissaient quelques dollars dans la grosse jarre à biscuits sur la table. La démocratie dans la rue, à coup de 5$ dans une atmosphère bon enfant, c'était presque bucolique. J'ai tout de même sursauté en voyant les billets verts dans le pot, réflexe typique pour quelqu'un vivant au Québec, où argent et politique sont devenus synonymes de corruption, de conflit d'intérêts, de trafic d'influence, bref, de magouilles et de fraudes. Si les bénévoles d'un parti politique organisaient une telle collecte ici, il se trouverait sans doute quelqu'un pour appeler la police ou le Directeur général des élections!

Et pour cause, il est interdit depuis l'an dernier au Québec de faire un don anonyme à un parti politique, même un don de 5, 10 ou 20$ (au fédéral, la loi permet encore des dons anonymes de 20$ et moins). Cela en dit long sur notre phobie de l'argent en politique.

De Gomery à Charbonneau, des histoires de corruption aux allégations de collusion, de Jean Brault à Lino Zambito, le fait est que nous sommes devenus extrêmement frileux lorsque vient le temps de parler politique et argent.

Trop frileux? Chose certaine, nous sommes en train de diaboliser l'argent en politique, nous faisons souvent des liens faciles et erronés et, surtout, nous sommes en train de passer à côté d'un débat aussi urgent que nécessaire sur le financement des partis politiques à cause de positions dogmatiques ou politiquement correctes.

Le moment est pourtant propice à un tel débat. Il ne s'agit évidemment pas de nier l'influence néfaste de l'argent de certains donateurs en politique ou le fait que le crime organisé y a déployé ses tentacules, mais il ne faudrait pas non plus en arriver à croire que tout don à un parti politique est nécessairement intéressé.

Donner de l'argent à un parti politique, de façon individuelle et volontaire, sous un plafond, est un geste tout à fait honorable qui devrait être encouragé. C'est une façon d'appuyer un parti et ses idées, et de lui donner les moyens de les faire connaître plus largement.

Plus de 43 000 personnes ont fait un don à des partis politiques l'an dernier au Québec. Ce ne sont pas tous des prête-noms, des mafieux, des entrepreneurs véreux ou des magouilleurs à la petite semaine!

Lors de la dernière campagne électorale, Jacques Duchesneau m'a expliqué qu'il refusait même de discuter argent avec des petits donateurs. Comme candidat vedette, il attirait pourtant de nouveaux partisans à la Coalition avenir Québec (CAQ), des gens enthousiastes qui voulaient contribuer. «Je ne veux même pas en entendre parler, même pas 50$ d'une madame dans mon comté, je ne veux rien devoir à personne», m'avait dit M. Duchesneau.

Un candidat qui accepte (en respect des lois, évidemment) un don de 50$ d'un électeur doit-il vraiment quelque chose à quelqu'un? Je ne crois pas.

L'engagement du Parti québécois, défendu par le ministre Bernard Drainville, d'abaisser le plafond des dons autorisés de 1000$ à 100$ par année part d'une bonne intention. M. Drainville veut rassurer les électeurs inquiets du pouvoir occulte de l'argent en politique. Il veut leur redonner confiance, mais à terme, sa proposition pourrait s'avérer contreproductive.

Il faut être naïf pour croire qu'une telle mesure éliminera tous les Lino Zambito de ce monde. L'argent en politique, comme l'eau dans la nature, finit toujours par trouver son chemin. Et comme les partis toucheront moins d'argent des électeurs, leurs organisateurs chercheront à combler le manque à gagner.

La réforme Drainville ne fera que marginaliser encore un peu l'engagement financier des citoyens envers les partis politiques. D'autant plus que le gouvernement péquiste veut abolir le crédit d'impôt pour contribution politique (qui pouvait atteindre un maximum de 310$ pour un don de 400$).

On constate depuis quelques années déjà un dédain grandissant des électeurs. En 2008, les partis politiques du Québec ont reçu 69 000 dons. En 2011, ce chiffre a chuté à 43 000. En argent, les dons ont fondu de plus de la moitié depuis 2008 (18 millions en 2008, contre 7,5 millions l'an dernier).

Après 35 ans d'application de la loi de René Lévesque sur le financement des partis politiques, et à la lumière des révélations scabreuses récentes, il est tout à fait approprié de revoir les balises, mais pourquoi ne pas ouvrir le débat? Qui a dit que le remède passe nécessairement par une marginalisation des dons des électeurs?

À quelle hauteur doit-on fixer le plafond? Doit-on vraiment abolir le crédit d'impôt? Devrait-on encourager les dons comme on encourage les gens à voter? Doit-on demander aux donateurs d'indiquer le nom de leur employeur? Doit-on limiter davantage les dépenses permises en campagne (comme le suggère la CAQ)? Doit-on aussi appliquer les nouvelles mesures au municipal?

Devrait-on, tabou ultime, permettre aux entreprises de contribuer, comme certains le croient? Pas seulement Lino Zambito. Pierre F. Côté, qui a été directeur général des élections pendant 20 ans, m'a dit la même chose, en 2010.