Ce qui semblait être une succession d'incidents de parcours semble plutôt être une stratégie du gouvernement Marois. Elle consiste à laisser les ministres, un à un, lâcher des bombes qui ont pour effet d'échauffer les esprits et de polariser la société. Appelons ça la stratégie du bordel.

Mis à jour le 15 oct. 2012
Alain Dubuc
Alain Dubuc LA PRESSE

Vendredi, c'était au tour de la ministre de l'Éducation, Marie Malavoy, de se lancer dans la mêlée. Les écoles privées, dit-elle, devront cesser de sélectionner leurs élèves, sinon elles ne seront plus subventionnées par l'État.

Le fait que le gouvernement du Parti québécois (PQ) veuille repenser le statut des écoles privées n'est pas nouveau. Pauline Marois en a parlé souvent. C'est dans la plateforme électorale de son parti. Mais Mme Malavoy est allée beaucoup plus loin.

La plateforme du PQ promet en effet de «modifier le financement des écoles privées afin qu'elles soient tenues, comme les écoles publiques, d'intégrer et de soutenir les élèves qui ont des difficultés d'apprentissage». C'est une bonne idée de demander aux écoles privées de partager le fardeau supporté par le réseau public.

Mais ce n'est pas du tout ce qu'a proposé Mme Malavoy. «Si vous acceptez tout le monde, vous êtes financés. Si vous voulez faire votre sélection, vous ne l'êtes plus.»

Ça n'a rien à voir avec la promesse électorale du PQ. D'abord parce que «modifier le financement», ce n'est pas la même chose que de l'éliminer. Mais surtout parce que l'intégration des élèves en difficulté peut se faire de multiples façons qui n'impliquent pas l'abandon de la sélection et l'obligation d'accepter «tout le monde», comme le dit la ministre.

Je suis sensible aux arguments d'équité sociale. Même si ce n'est pas absolu, ce sont les familles plus fortunées qui envoient souvent leurs enfants à l'école privée. Il serait souhaitable de réduire les barrières financières pour rendre l'école privée plus accessible aux enfants d'autres milieux.

Ce n'est pas ce qui dérange Mme Malavoy. Elle est plus préoccupée par le fait que le privé attire les meilleurs éléments, ce qui modifie la clientèle du public, qui se retrouve avec les cas lourds. Une idée certainement colorée par la domination de la pensée syndicale dans le monde de l'éducation.

Elle est attrayante, parce qu'elle explique les problèmes du secteur public par une cause extérieure, l'écrémage du privé, ce qui évite commodément au réseau public de faire son propre examen de conscience et de réfléchir aux errements du Ministère, aux commissions scolaires dysfonctionnelles ou aux effets de la culture bureaucratico-syndicale. Et il y a une dose de pensée magique à croire que le retour forcé des «bolés» dans le public résoudrait des problèmes comme le décrochage.

D'autant plus que la solution évoquée par Mme Malavoy est bancale. Éliminer la sélection, c'est un grand coup d'épée dans l'eau, parce que 90 % des écoles privées ne la pratiquent pas. La mesure vise finalement une poignée d'établissements, essentiellement à Montréal et à Québec.

Et dans leur cas, les critères de sélection ont aussi une fonction pédagogique, celle de choisir les élèves qui seront capables de suivre un programme plus exigeant qu'ailleurs et une charge de travail plus élevée, et d'écarter les jeunes qui ne s'épanouiraient pas dans cet environnement.

Si elles éliminent la sélection - pour la remplacer par quoi, une loterie? - et qu'elles acceptent «tout le monde», les écoles privées n'auront d'autre choix que de modifier leur programme et de réduire leurs exigences pédagogiques, pour que ce soit comme partout ailleurs. C'est la définition même du nivellement par le bas. D'autant plus que, comme par hasard, les seules écoles vraiment visées par la ministre sont justement les meilleures du Québec. Mais est-ce vraiment un hasard?