C'était en juin 1995. Mon tchum et moi avions eu l'idée de faire le tour de la Tunisie en taxi collectif et en autobus pas toujours climatisé.

Sophie Cousineau LA PRESSE

Après un trajet cahoteux qui nous donne l'impression de voyager dans une sécheuse au cycle culbutage à sec, nous arrivons à Matmata, à quelque 430 kilomètres au sud de Tunis.  

Pour toute personne qui a grandi avec les films de Star Wars, ce village avec ses maisons troglodytes qui ont servi de décor à George Lucas est un arrêt obligé.  

Nous n'avons pas sitôt déposé nos sacs à dos dans la chambre que le téléphone sonne. C'est le gérant de l'hôtel qui, après consultation de notre fiche d'inscription, souhaite nous parler.  

Vous êtes bien journalistes ? J'ai une proposition à vous faire, dit-il le plus sérieusement du monde. J'ai tout un bateau-citerne de pétrole. De pétrole libyen. Nous pourrions nous associer. Avec vos relations, vous pourriez le faire entrer au Canada...  

N'allez pas croire que je me moque de la Tunisie. Mais je ne peux qu'être amusée par la dernière controverse qui arrive d'Afrique.

Coïncidence, SNC-Lavalin n'est pas la seule entreprise à affectionner les intermédiaires tunisiens. Une autre entreprise québécoise, Bombardier, a recruté un agent tunisien à la réputation douteuse afin de décrocher un contrat en... Afrique du Sud. Selon le journal qui a mené cette enquête, The Mail & Gardian, l'un des quotidiens les plus respectés de ce pays, cette commission s'élève à 35 millions US !

Un porte-parole de Bombardier Transport a reconnu hier avoir retenu les services de Youssef Zarrouk. À la tête de la All Trade Company, Youssef Zarrouk est décrit par le Mail & Gardian comme un entremetteur pour les grands projets et les ventes d'armes internationales proche du président déchu Ben Ali.  

En entrevue à la Presse canadienne, Marc Laforge a cependant assuré que Bombardier avait respecté son code éthique. Il a aussi démenti la somme en cause, affirmant que cette commission, qui est conforme aux taux en vigueur dans l'industrie, était «nettement inférieure».  

J'ignore quels sont les taux en vigueur dans l'industrie. Mon tchum et moi n'avions malheureusement pas de contacts pour faire entrer clandestinement un vraquier au port de Montréal !  

Mais ces 35 millions ne sont pas si éloignés que cela des 56 millions US en paiements controversés que SNC-Lavalin a versés à des intermédiaires fictifs, paiements dont la firme d'ingénierie dit avoir perdu la trace.  

Dans un cas, les commissions ultimement approuvées par l'ancien président Pierre Duhaime s'élevaient à 33,5 millions. Dans l'autre, les commissions versées par l'entremise de la filiale de SNC-Lavalin International en Tunisie totalisaient 22,5 millions US.  

Une somme de 35 millions, cela peut paraître énorme. Mais ce n'est qu'une toute petite fraction du coût du Gautrain, un projet de plus de 3,5 milliards US.  

Le consortium piloté par Bombardier, Bombela, a décroché ce contrat en dépit du fait que sa soumission était plus élevée, selon le Mail & Guardian. Avant l'attribution de ce contrat, toutefois, ce prix élevé inquiétait le lobbyiste français Jean-Marc Pizano, un proche de Zarrouk. Il a suggéré que Bombardier mène une opération séduction auprès du gouvernement d'Afrique du Sud dans une note de service dont ce quotidien a obtenu copie.  

Le Gautrain, c'est un système de train rapide à deux tronçons. Le premier relie l'aéroport de Johannesburg à la banlieue nord de cette métropole. Le second relie Johannesburg à Pretoria, la capitale. Le gouvernement sud-africain a fait construire la liaison aéroportuaire à la hâte pour accueillir les 375 000 visiteurs qui étaient attendus à la Coupe du monde de la FIFA en 2010.  

J'ai eu l'occasion de visiter ce chantier en mai de cette année-là. À quelques semaines du premier botté, la gare de train de Sandton, point d'arrivée à Johannesburg, était encore en chantier.  

Le gouvernement a mis du temps avant d'exproprier les propriétaires qui se trouvaient sur le tracé de cette liaison. Bombardier a été forcée de mettre les bouchées doubles pour rattraper le temps perdu. Conséquence : les heures supplémentaires ont sériseuement rogné la rentabilité de ce projet, de l'aveu d'André Navarri, président et chef de l'exploitation de Bombardier Transport. Mais à l'époque, André Navarri y voyait une vitrine extraordinaire pour les projets futurs de Bombardier en Afrique.  

Sur un projet de cette envergure souffrant de dépassements de coûts, une poignée de millions de dollars, cela ne change pas grand-chose. Mais du point de vue de l'entremetteur, c'est toute la différence entre une barque et un yacht luxueux sur la Méditerranée. Aussi, difficile de croire Youssef Zarouk lorsqu'il affirme, au Mail & Guardian, qu'il ne se rappelle plus du montant exact de la commission de Bombardier. C'est le genre de chose dont on se souvient.  

À la fin, toutefois, l'on comprend que ce travail de facilitateur est richement rémunéré. Et que ne ferait un homme pour une poignée de millions, qu'on parle de 5, de 10 ou de 35 millions ?

Bien des choses, à l'évidence. Et c'est ce qui est troublant. Pas de la part de Bombardier mais de toutes les entreprises qui recrutent des agents à l'externe, ce qui place une distance bien commode entre leurs activités et celles de leurs représentants. Même si ceux-ci font des entorses aux règles ou versent des pots-de-vin, les entreprises peuvent toujours affirmer, la main sur le coeur, qu'elles respectent à la lettre leur code d'éthique.  

Peut-être que c'est la seule façon de décrocher des contrats ou d'obtenir des permis dans bien des pays en développement. Peut-être que le jeu consiste à ne pas se faire pincer, comme c'est récemment arrivé à Avon en Chine et à Wal-Mart au Mexique.

Mais dans tous les cas, il faudrait arrêter de jouer les hypocrites.