Il y a de ces anecdotes qui en disent long. Celle qui suit est tirée d'un rapport sur le méga-cafouillage policier survenu à Toronto à l'occasion du sommet du G20, en juin 2010.

Agnès Gruda
Agnès Gruda LA PRESSE

Documentée par une vidéo, la scène est survenue près du périmètre de sécurité dressé par les autorités pour tenir les manifestants à l'écart. Le gouvernement ontarien venait alors d'adopter, discrètement, un décret interdisant de s'approcher de la clôture de plus de cinq mètres.

Sur la vidéo, un homme, qui semble passer outre à cet interdit, se fait interpeller par un officier qui veut fouiller son sac. L'homme ne voit aucune raison d'obtempérer. Le policier insiste. Le ton monte. «Vous n'avez pas le choix, vous me donnez votre sac ou vous quittez les lieux», lance l'agent.

«Dire qu'on est au Canada, c'est incroyable», s'étonne le passant.

Là-dessus, on entend la réplique d'un autre policier: «En ce moment, vous n'êtes pas au Canada. Vous êtes au «G20-land»!»

En effet. Car à la lecture du rapport du Bureau du directeur indépendant de l'examen de la police de l'Ontario, rendu public mercredi, on se pince en se demandant si ce qu'on y raconte s'est bel et bien passé au Canada. Violation de droits constitutionnels, usage excessif de la force, arrestations arbitraires et injustifiées, tout ça sur fond de chaos et d'improvisation absolue.

Ce sommet du G20 a occasionné «la pire vague d'arrestations massives de l'histoire canadienne», affirme le rapport. Plus de 1100 personnes ont été arrêtées et conduites vers un centre de détention totalement dépassé par cet afflux de prisonniers. Plusieurs ont subi des fouilles à nu, d'autres ont été privés de leurs médicaments. Leur droit de parler à un avocat ou de donner un coup de fil a été massivement bafoué.

«Plusieurs policiers ignoraient les droits fondamentaux prévus par la charte des droits et libertés», dit le rapport. Ils devaient quand même soupçonner qu'ils n'étaient pas tout à fait en règle... puisqu'ils avaient été nombreux à prendre soin de retirer l'insigne où est inscrit leur nom.

Selon les auteurs du rapport, dans les circonstances, «c'est heureux qu'il n'y ait pas eu de morts!»

Le rapport trace quelques lignes de responsabilité dans ce grand dérapage. Il pointe vers le haut commandement de la police de Toronto. Cinq officiers supérieurs pourraient maintenant être accusés de faute professionnelle, selon le Toronto Star. Huit agents font déjà face à une telle accusation.

Quand elle a lu le rapport de l'organisme de surveillance de la police ontarienne, cette semaine, Jacynthe Poisson a été heureuse de constater qu'enfin le grand dérapage de juin 2010 se trouvait exposé en long et en large. Et que, au-delà des blâmes, on entrait maintenant dans l'ère de la reddition des comptes.

À l'époque, la jeune femme avait passé 60 heures au centre de détention de Toronto avec sa jumelle, Maryse. Je les avais rencontrées peu de temps après leur libération. Les deux soeurs avaient été parmi les premières à témoigner, à visage découvert, des privations et des humiliations qu'on avait fait subir au millier de personnes qui avaient été parquées derrière des grilles de métal, sur un plancher de ciment, sans couvertures, sans intimité. Des conditions indignes d'un pays comme le Canada - mais c'est vrai que nous étions au «G20-land»...

Jacynthe, qui a depuis entrepris des études en droit à l'Université McGill, trouve que le rapport ontarien ne rend pas pleinement compte de l'horreur de son séjour à «Torontonamo». Mais, au moins, des blâmes ont été distribués, et justice finira peut-être par être rendue, commence-t-elle à espérer. Elle-même agira à titre de témoin dans un recours collectif des ex-détenus de Toronto, qui pourrait être avalisé cet été.

En revanche, Jacynthe est inquiète, très inquiète, quand elle voit la loi spéciale que brandit Québec face aux manifestations contre la hausse des droits de scolarité.

«À Toronto, il y avait eu un dérapage policier complet, qui n'avait pas été prévu par la loi. Au Québec, on veut légitimer les restrictions à l'avance, on les prévoit, on les justifie, on les planifie. C'est presque pire...»

Difficile, en effet, de ne pas faire le lien entre ces deux situations. Dans les deux cas, on évoque des gestes violents, commis par une minorité de manifestants, pour museler un mouvement de protestation. Au Québec, on veut inscrire cet acte de musèlement dans la loi.

Revenons un instant au rapport ontarien, qui vient nous rappeler que «le droit de protester et de manifester, le droit au rassemblement pacifique, sont fondamentalement associés aux pratiques démocratiques». Et que la présence de quelques fauteurs de troubles ne constitue pas une raison valable pour suspendre ces droits... Il me semble que cette conclusion vaut aussi pour le Québec.