Peut-être bien que ma fascination effarée pour la mort me vient d'un poème de Milosz qui commence comme ceci: Tous les morts sont ivres de pluie vieille et sale au cimetière étrange de Lofoten.

Mis à jour le 19 mai 2012
Pierre Foglia LA PRESSE

Monsieur, monsieur, c'est où, Lofoten?

On avait 10 ans. En culottes courtes. C'était le printemps. L'odeur des lilas des jardins voisins et les bruits de la rue entraient par les fenêtres grandes ouvertes de la classe. Monsieur, monsieur, comment des morts peuvent-ils être ivres? Et celle-ci, qu'on lui posera beaucoup plus tard, quand il ne sera plus là pour répondre: pourquoi ce poème à des enfants?

Peut-être bien que de là me vient l'idée que la mort sent le lilas.

Pour Anaïs, cinq ans et demi, la mort pourrait bien être un papillon. Au quatrième étage de l'Hôtel-Dieu de Québec, dans le couloir qui mène aux soins palliatifs, deux lampes en vitrail en forme de papillon (imitation Tiffany) s'allument quand décède un patient. Ce qui arrive quand même assez souvent. Un jour qu'Anaïs allait voir son papa, les lampes se sont allumées. Sa maman, qui la tenait par la main, a ralenti en disant chut. Pourquoi, maman? Sa mère lui a montré les lampes papillon allumées et lui a expliqué.

L'autre vendredi, le papa d'Anaïs est mort. On l'enterre cet après-midi même au cimetière de Saint-Gervais-de-Bellechasse. C'est dans l'arrière-pays, entre Lévis et Montmagny. Je n'y suis jamais allé. À Lofoten non plus, d'ailleurs.

L'autre vendredi, quand le papa d'Anaïs est mort, sa maman était couchée avec lui, lovée contre lui, la main sur son coeur. Quand il est mort, c'est bête, elle a regardé l'heure - 16h19. Vous êtes-vous déjà posé cette question idiote: si l'heure n'existait pas, est-ce que le temps passerait quand même? Est-ce que les choses arriveraient quand même? Posé autrement: est-ce que Dieu a une montre?

La maman d'Anaïs est restée un moment comme ça, la main sur le coeur qui ne battait plus de son mari, puis une infirmière est arrivée, puis la vie d'après a commencé, déjà. Elle a appelé Anaïs. Papa est mort. Et Anaïs, aussitôt: est-ce qu'ils ont allumé les lampes de papillon? Et aussi: est-ce qu'on ira quand même à Disney comme papa l'a dit?

Deux ou trois jours plus tôt, son papa lui avait fait signe d'approcher. Un peu solennel, il lui avait dit: ma grande championne d'amour, on ira à Disney à la fin de l'été comme promis, mais ça se pourrait que je ne prenne pas le même avion que toi. Anaïs, qui se doutait bien qu'il ne parlait pas vraiment de Disney, se tenait raide comme un petit soldat au bord du lit. Elle avait envie de pleurer et de rire en même temps parce que son papa avait le hoquet. Les derniers jours, il avait tout le temps le hoquet. La mort s'amuse comme elle peut.

Pour Anaïs, cinq ans et demi, la mort pourrait bien être un papillon, mais peut-être aussi, comme pour moi, l'odeur des lilas. Anaïs a un lilas dans sa cour, un blanc.

Peut-être bien que cette fascination effarée pour la mort me vient du poème de Milosz: Tous les morts sont ivres d'amour... Excusez: Tous les morts sont ivres de pluie vieille et sale au cimetière étrange de Lofoten. Mais peut-être bien aussi qu'elle me vient des lilas, du muguet, de mon frêne immense comme un baobab et rugueux comme les Destroyers de George Thorogood, que j'écoute en vous écrivant pour ne pas entendre RDI, qu'écoute ma fiancée pour la loi spéciale. T'aimerais ça, être journaliste, mon amour? Je peux peut-être t'arranger ça.

Parfois, cette fascination effarée pour la mort me vient de l'abandon particulier de Tonton, mon chat préféré, quand, tout près de son oreille, je lui demande en chuchotant s'il est mort: es-tu mort, Tonton? Hon, pauvre, pauvre Tonton, il est mort du paludisme, qu'il a attrapé en chassant la grenouille dans les marais palustres! Vas-tu être mort encore si je te mords une oreille? Je mords (je mordille). Il ouvre un oeil excédé: va donc rouler au lieu de faire chier.

Ce qui est sûr, c'est que ma fascination effarée pour la mort me vient de la beauté de mes paysages. Je ne crois à rien, mais j'aimerais bien croire qu'en mourant je deviendrai partie de cette beauté-là, un caillou.

C'est sûr, ma fascination pour la mort me vient de la poésie, très peu de l'étage des soins palliatifs de l'Hôtel-Dieu de Québec et pas du tout, mais alors vraiment pas du tout des lampes imitation Tiffany en forme de papillon. Ma fascination pour la mort me vient de la poésie, jusqu'au moment où la pute surgit sans poésie aucune... Il était en rémission d'un mélanome malin et puis, l'automne dernier, une bronchite qui ne passait pas, il est allé voir le médecin. Métastases partout, poumons, foie, pancréas, rate...

Oh, fuck. Quel âge?

Trente-trois ans. Sa femme, 31. Deux petites filles. Béatrice, deux ans et demi, et Anaïs, cinq ans et demi.

On l'enterre cet après-midi au cimetière de Saint-Gervais-de-Bellechasse. On annonce du beau temps.