Depuis des années, je me lève le matin en me demandant quel cancer va me tuer, je les ai tous passés, même celui du sein, quoique le matin, j'ai plutôt le cancer du cerveau, la nuit, celui de la vessie, le soir, je me porte relativement bien, sauf que ce soir-là de la semaine dernière, j'ai appelé mon ami X, je l'appelle souvent, un peu machinalement, je dois dire, sans rien de spécial à lui dire, sa voix soudain au bout du fil m'a sorti de ma rêverie, j'ai dit: ah c'est toi!

Publié le 15 févr. 2012
Pierre Foglia LA PRESSE

Ben oui c'est moi, tu m'appelles, je réponds, c'est formidable, non? Qu'est-ce que tu veux?

Je ne me souviens plus.

T'es alzheimer ou quoi?

Clac, je lui ai raccroché au nez. Comme si c'était pas assez, le cancer, j'ai été alzheimer toute la fin de semaine dernière que j'ai passée à essayer de me souvenir de trucs comme le nom de mes neuf chats que je me récitais à toute vitesse, le nom de mes 274 confrères à La Presse, le nom de toutes mes fiancées avant celle-ci, Thérèse, Berthe, Roberte, Gilberte...

À quoi tu penses? m'a demandé ma fiancée qui me voyait concentré.

À toi, mon amour, c'est pas la Saint-Valentin aujourd'hui?

C'était hier.

C'est vrai, c'était hier, je m'en souviens, j'avais affaire rue Sainte-Catherine dans le bout de Stanley et Drummond et j'ai remarqué: les vitrines des grands magasins étaient pleines de mannequins en sous-vêtements violets exactement comme il y a 50 ans. Il y a des choses comme ça de toute éternité. Mettons que je serais une jeune femme. Mettons que ce serait la Saint-Valentin et que mon chum Réal m'offrirait des dessous violets comme ceux qu'il y avait en vitrine rue Sainte-Catherine, le titre du Journal de Montréal ce matin, ce serait: elle étrangle son amoureux avec les bretelles du soutien-gorge qu'il venait de lui offrir.

Je n'allais pas acheter des dessous rue Sainte-Catherine, j'allais chez Layton Audio acheter un truc beaucoup plus sexy mais qui, hélas, n'existe presque plus: du silence. J'ai entendu parler d'un casque d'écoute allemand (le Sennheiser PXC 310) qui coupe le son, non seulement le coupe, mais disperse les ondes des sons extérieurs si bien que, portant ce casque sur les oreilles, tu n'entends plus rien sauf peut-être les battements de ton coeur. C'est ce que j'ai dit au jeune vendeur de chez Layton: c'est pas pour écouter de la musique, c'est pour écouter rien.

Rien?

Rien. Sauf les battements de mon coeur.

Le jeune homme m'a gentiment suggéré d'essayer plutôt des bouchons pour les oreilles, à 2,25$ la boîte de 12 chez Jean Coutu. Le casque dont je parlais n'environne pas de silence comme je le rêvais.

Parlant du silence...

Est-ce que Whitney Houston va mourir encore longtemps, pensez-vous? Aussi longtemps que Michael Jackson? Mme Houston est morte samedi, or, au moment où j'écris ces lignes, cinq jours plus tard, elle continue de mourir deux ou trois heures par jour à NBC, Fox, ABC, CBS, c'est une question qui ne s'adresse à personne: on ne pourrait pas lui foutre la paix? On ne pourrait pas arrêter de la tuer et de la retuer à coup de clichés, de redites, de I will always love you? Cinq jours plus tard, l'hommage agit comme une masse qui aplatit le cadavre un peu plus chaque fois.

Parlant du silence, on le confond, hélas, très souvent avec l'oubli.

LE MÉPRIS - Peut-être que je songerais à vouloir faire du Québec un pays, a dit Justin Trudeau, c'était évidemment pour faire image, pour dire combien il ne se reconnaissait pas dans le Canada de M. Harper, très loin du Canada de son père qui, notons-le tout de même, était aussi fermé au Québec que celui-ci de Harper, mais très ouvert à tout le reste. Anyway, quelqu'un a-t-il compris que le fils Trudeau était en train de devenir souverainiste?

Ce pays va finir par détrôner le Luxembourg comme capitale du politiquement correct. Il souffre d'une telle constipation de la parole, elle y est toujours si lourdement engoncée dans son sens premier qu'il y sera bientôt impossible d'y parler pour parler, d'y parler en l'air pour finir de vider son chargeur, d'y parler pour faire semblant, d'y parler pour rien, pour rire. Dans ce pays, la liberté de parole est totale à condition que ce soit une parole grave et crispée. Surtout quand il est question du Québec.

On n'arrête pas, ces jours-ci, au Québec, de constater que la flamme de la souveraineté s'éteint doucement. Ce n'est pourtant pas la première fois depuis 40 ans - pensons aux années postréférendaires - que la souveraineté se réduit à quelques braises. Et qui, chaque fois que le feu va s'éteindre, se remet à souffler très fort dessus pour faire rebouillir la marmite?

Qui? Toujours le même imbécile de Flin Flon ou de Moose Jaw tellement pogné dans son mépris du Québec - c'est une forme de mépris de ne rien comprendre à ce point-là -, tellement nono, disais-je, qu'il voit un souverainiste dans Justin Trudeau. Pourquoi pas, un coup parti, dans madame Marois aussi?

L'AMOUR TOUJOURS - La presse d'ici, Alain De chez nous, Odile au Devoir, la presse européenne, les amis, les courriels, l'unanimité: le dernier Leonard Cohen - Old Ideas -, é-coeu-rant. J'achète donc le dernier Cohen et... et ouf! J'opine vivement: é-coeu-rant.

Cela fait un bien fou, de temps en temps, de n'être pas celui qui crache dans la soupe, d'applaudir à tout rompre avec les autres, de ne pas se demander pourquoi y z'aiment ça pis pas moi.

Cela m'est arrivé aussi - j'ose moins m'en vanter! - avec Adele la reine des Grammy, j'écoute 21 depuis un an et demi dans l'auto - cela m'arrive plus souvent, il est vrai, (de rejoinde le troupeau) avec la musique qu'avec le cinéma ou la littérature -, je vous dis ça, je viens pourtant de capoter sur un film presque blockbuster, un film ma-tante-a-beaucoup-pleuré, Restless (de Gus Van Sant), c'est l'histoire d'un gars qui aime une fille et c'est même pas la Saint-Valentin et la fille ne porte même pas un soutien-gorge violet.

Faut croire qu'on ramollit en vieillissant, si je peux vivre jusqu'à 100 ans, j'irai sûrement me louer Titanic.