Le ministre de la Santé, Yves Bolduc, a annoncé lundi qu'il amorçait l'implantation du Dossier santé du Québec dans la métropole. D'ici 2015, les différents éléments du réseau de la santé - pharmacies, cliniques, hôpitaux, laboratoires - seront reliés entre eux et nos dossiers médicaux seront enfin informatisés.

Alain Dubuc
Alain Dubuc LA PRESSE

Il y a deux façons de réagir à cette nouvelle. La première, la plus probable, ce sera de dire: «Trop peu, trop tard». Dans le climat de cynisme qui prévaut, avec les délais, les dépassements de coûts et les cafouillages qui ont entaché ce dossier, on pourra même se demander si ces dossiers patients verront le jour, comme on le dit encore pour le CHUM.

L'autre réaction possible, et c'est la mienne, c'est de dire: «Mieux vaut tard que jamais». Pas par naïveté, mais tout simplement parce qu'après toutes les gaffes qui ont ponctué cette aventure, on peut supposer que le gouvernement a appris de ses erreurs.

Je reste toutefois un peu inquiet. Parce que même si l'informatisation des dossiers de santé est un succès, Québec ne sera pas au bout de ses peines. On aura réglé les problèmes techniques. Il faudra ensuite s'occuper des problèmes humains, pour que les artisans du réseau s'adaptent aux nouvelles technologies, l'apprivoisent, l'acceptent et s'en servent comme il faut.

M. Bolduc nous dit maintenant que tout cela sera fait en 2015. Difficile de ne pas se rappeler que ce projet, lancé en 2006, devait être complété en 2010. Ça vaut la peine de revenir là-dessus, pas par acharnement, mais pour comprendre ce qui a pu se passer.

Il y a d'abord un contexte général. Les gouvernements ont le plus grand mal à mettre en place de grands réseaux informatiques. Qu'on pense au registre fédéral des armes à feu. Ou au dossier santé ontarien, tout aussi mal en point que le nôtre. Pourquoi? Les projets sont trop gros, trop centralisés. Et comme les gouvernements ne connaissent pas l'informatique, cela mène à des abus semblables à ceux de la construction.

Il y a, en outre, une forme d'inertie propre au secteur public. Le réseau des pharmacies est parfaitement informatisé. Probablement parce que ce sont des commerces, qui n'avaient pas le choix et qui devaient adopter les nouvelles technologies. Les retards du dossier santé auraient été impossibles dans une grande entreprise, tout simplement parce que cela aurait signé son arrêt de mort.

Le processus est sans doute encore plus marqué dans le monde de la santé parce qu'il ne s'agit pas vraiment d'un réseau, mais plutôt d'une pizza all dressed, une espèce de tour de Babel, un assemblage d'institutions et d'organismes hétérogènes, aux cultures différentes, aux besoins différents, aux équipements informatiques différents.

L'informatisation a été également entravée par l'enjeu de la protection de la vie privée. Les résistances au dossier santé ont été énormes. Même si la technologie permet une amélioration significative de la qualité des soins. Comme si la protection de la vie privée était plus importante que la protection de la vie. Cela a ajouté à la complexité des systèmes, cela a aussi alourdi le débat. On le voit encore au fait que Québec devra expédier 1,9 million de lettres pour permettre aux citoyens de refuser leur consentement.

Mais quand tout cela sera fait, commencera l'étape la plus importante, l'utilisation de ces nouveaux outils. Cela exigera un énorme changement culturel dans un monde connu pour son corporatisme et ses résistances au changement. On l'a vu à la décision malheureuse des pharmaciens qui veulent boycotter le processus pour faire pression sur le gouvernement dans leurs négociations. Les plus grands défis ne viendront pas des machines, mais bien des hommes.