Pourquoi l'État semble-t-il toujours sacrifier l'essentiel au profit de l'accessoire? Et en la circonstance: pourquoi les 29 000 kilomètres de route ainsi que les 5200 ponts, viaducs et tunnels du Québec sont-ils à ce point abîmés qu'il faut aujourd'hui multiplier les travaux d'urgence - ou les regarder s'écrouler?

Mario Roy LA PRESSE

Ponts Mercier et Champlain, échangeurs Turcot, Décarie et des Laurentides, autoroutes Bonaventure et Métropolitaine: toutes des structures plus ou moins périmées. Et, de la chute d'une poutre du Stade olympique en 1991 au récent événement dans le tunnel Ville-Marie en passant par l'autodestruction de deux viaducs lavallois en 2000 et 2006, la succession d'accidents parfois mortels achève de nous convaincre.

Le Québec a un grave problème. Et les gens commencent à avoir peur.

On ne le sait maintenant que trop bien: l'entretien de ces structures, pour la plupart construites dans les années 60 et 70, a été négligé. Par exemple, selon un rapport déposé en 2007, les ponts du Québec étaient alors quatre fois plus mal en point que ceux des États-Unis.

Et pourquoi cette négligence? Parce que tout le monde (y compris vous... et nous) a préféré fermer les yeux.

Contemplons le triptyque dépeignant cette belle insouciance.

Un: la politique.

Un politicien annonçant un investissement dans l'entretien du réseau d'évacuation des eaux usées aura beaucoup de mal à attirer l'attention - même de sa mère! Mais il obtiendra une bonne presse s'il annonce la création, si possible grassement subventionnée, d'un comité de secours aux victimes des débordements d'égout...

Il faut aux élus un grand sens du devoir pour prendre des décisions destinées à passer inaperçues et à n'avoir un impact que des années plus tard. Surtout si cet impact consiste en accidents et catastrophes qui ne se produiront pas.

Ce qui nous mène à celui qui ne voit pas cette tâche ingrate dévolue au politicien. Même lorsque, par bonheur, elle est assumée...

Deux: l'opinion publique.

En apparence râleur et cynique, le citoyen accepte en fait assez bien ce jeu dangereux de la politique. Tant qu'une catastrophe ne se produit pas, bien entendu. On ne se pas souvient de manifestations qui auraient eu pour but d'attirer l'attention des gouvernements sur la décrépitude des infrastructures routières! Par contre, des pétitions réclamant que rien ne se fasse...

À sa défense, le citoyen a rarement en mains - d'autant plus qu'on les lui cache - les données qui lui permettraient de porter un jugement éclairé dans ce type de dossiers.

Cependant, l'opinion publique croit savoir une chose: l'État peut et doit tout faire! C'est le troisième volet du triptyque...

Trois: le tout-à-l'État.

Depuis que nous sommes devenus «maîtres chez nous», dans les années 60, les champs d'intervention de l'État québécois se sont multipliés comme des lapins - de gros, voraces et indestructibles rongeurs! De la multinationale à l'humble citoyen, tout le monde a revendiqué et, la plupart du temps, a obtenu.

Cependant, il devient de plus en plus évident que cette débauche de missions et de dépenses nouvelles s'est faite aux dépens des tâches essentielles de l'État dans les domaines de l'éducation, de la santé, de la sécurité et des infrastructures.

Sommé de tout faire, l'État fait tout, mais mal. C'est pourquoi il pleut régulièrement du béton.