C'est presque une affaire d'État: en septembre, le restaurant Madrid va fermer ses portes, être démoli et remplacé par une aire de restauration moderne dont le promoteur, la firme Immostar, jure qu'y sera conservé quelque chose du mythique relais routier.

Publié le 16 juill. 2011
Mario Roy LA PRESSE

C'est presque une affaire d'État: en septembre, le restaurant Madrid va fermer ses portes, être démoli et remplacé par une aire de restauration moderne dont le promoteur, la firme Immostar, jure qu'y sera conservé quelque chose du mythique relais routier.

Quelque chose?

Un petit troupeau de dinosaures, sans doute. La raison sociale, assurément. Toute l'utilité du lieu, c'est certain. On pourra continuer à s'y arrêter. À y manger. À y flâner. Les divorcés écartelés entre Montréal et Québec, à y échanger leurs marmots pour le week-end de garde.         

Mais l'utilité ne fait pas l'institution. Une halte différente plantée au même endroit, offrant les mêmes services et tout aussi fréquentée (400 000 entrées par année) aurait pu demeurer anonyme.

Il existe en effet une telle chose que l'esprit du lieu, la substantifique moelle de ce qui a fait du Madrid une grande institution kitsch du Québec. L'architecture néo-péri-alter-espagnole. La tour. L'enseigne. Les bêtes en fibre de verre et les camions à grosses roues. Son passé fait d'un croisement entre auberge du routier et salle paroissiale, où on accueillait même des noces. Son présent d'artéfact anthropologique dont, entre gens sophistiqués, n'est-ce pas, on aime bien se moquer.

Conserver cet esprit? Immostar le promet aussi.

Mais ça, ce sera beaucoup plus difficile. Comment fait-on, en effet, pour créer - ou perpétuer - une institution populaire? Il ne se donne pas de cours là-dessus à l'université, pas plus qu'il n'existe de manuels d'instruction.

Le parc Belmont, Schwartz's, le Motel Canada, le Camping Sainte-Madeleine, les motels et campings en général, les dépanneurs comme jadis les marchands généraux... Tout ça, qui n'était pas a priori destiné à faire partie des icônes de la nation, a un jour accédé à ce statut.

Comment?

C'est apparemment le bon plaisir des masses populaires multiplié par le passage du temps qui fabrique les institutions mythiques, éventuellement sacrées par un livre, un film, ou une... chanson de Beau Dommage. En France, pareil sacre peut avoir une sacrée classe: le Larousse a donné son aval au «motel», en 1946, lorsqu'il a pu citer à l'appui une phrase sur l'Amérique de Simone de Beauvoir *!

Peut-être, pour conserver l'esprit du Madrid, serait-il utile d'obtenir à son sujet un aussi prestigieux endossement? À défaut, suggérons seulement à la nouvelle administration de ne pas se débarrasser du présentoir offrant les grands succès de Normand L'Amour, ce barde de l'art brut maintenant octogénaire.

Une véritable institution populaire, kitsch, mythique, lui aussi.

* L'anecdote est tirée de «Motel Univers», un beau livre d'Olga Duhamel-Noyer et David Olivier sur la «motellerie» québécoise, aux Éditions Héliotrope.