Chose certaine, si jamais le gouvernement Harper décidait de réduire la subvention annuelle de 1,1 milliard de CBC/Radio-Canada, c'est le Québec qui risquerait d'être le plus grand perdant.

Michel Girard LA PRESSE

Pourquoi? Parce que 38% du budget de la société d'État est dépensé dans la Belle Province alors que notre poids démographique ne compte que pour 23% à l'échelle du pays. CBC/Radio-Canada dépense presque autant d'argent au Québec qu'en Ontario, dont le poids démographique est nettement plus élevé, soit près de 39% de la population canadienne.

Sur un budget de 1,7 milliard, CBC/Radio-Canada a dépensé en 2010 quelque 654 millions au Québec. Cela donne une dépense par habitant de 82,45$. En Ontario, la société a dépensé l'an dernier la somme de 731 millions, soit 55,89$ par Ontarien. Dans les deux autres grandes provinces, c'est nettement inférieur: la société d'État a dépensé 68 millions en Colombie-Britannique (14,93$ par personne) et 61 millions en Alberta (16,33$). Dans les autres provinces, la SRC y dépense des sommes modestes.

Comment explique-t-on la proportion relativement élevée des dépenses faites par CBC/Radio-Canada au Québec? L'explication réside bien entendu dans la vocation francophone du Québec. La grande majorité des émissions francophones produites pour le compte de la société sont évidemment produites au Québec. Il ne faut donc pas chercher midi à quatorze heures pour justifier le poids du Québec dans le budget de CBC/Radio-Canada.

Le pendant de cette position privilégiée du Québec: au moindre petit coup de sabre dans la subvention fédérale à la CBC/Radio-Canada, on risquerait forcément d'y goûter plus que l'Ontario et les autres provinces.

Combien de députés conservateurs québécois a-t-on fait élire lors des dernières élections fédérales? Seulement cinq? Oh boy! juste une poignée de députés québécois. Ça s'annonce plutôt mal! Pour se faire entendre au sein du gouvernement Harper, nos députés conservateurs vont devoir japper fort.

Cela dit, pour se protéger contre les éventuels coups de sabre du gouvernement conservateur, la CBC/Radio-Canada vient de se payer une étude qui «prouve» la grande rentabilité de sa subvention fédérale annuelle d'un milliard de dollars. L'étude de la firme Deloitte&Touche révèle que les fonds publics de 1,1 milliard versés en 2010 à la SRC auraient généré des retombées de 3,7 milliards dans l'économie canadienne.

Commentaire du président-directeur général de CBC/Radio-Canada, Hubert Lacroix, à propos de la divulgation de ces fabuleuses retombées: «Au moyen de notre programmation, nous cherchons à créer de la valeur pour l'ensemble des Canadiens, une valeur culturelle et une valeur démocratique. Et, en faisant cela, selon ce que ces études indiquent, nous offrons un rapport qualité-prix exceptionnel - une valeur économique qu'on ne peut pas obtenir si notre financement est utilisé à d'autres fins.»

À vrai dire, cette étude de Deloitte&Touche soulève bien des questions sur la pertinence de calculer de telles retombées économiques locales. Quand on parle de vraies retombées économiques, on fait habituellement référence à un apport extérieur d'argent, comme c'est le cas avec les dépenses des touristes étrangers, avec les investissements étrangers, etc.

Convenons que les retombées de 3,7 milliards de CBC/Radio-Canada sont générées par des dépenses de sources locales. Au même titre que toutes les dépenses effectuées au pays par les sociétés canadiennes, subventionnées ou pas. Toutes les entreprises, du stand à patates frites au bar de danseuses, de la banque au prêteur usuraire, du particulier en affaires à la multinationale... génèrent des tonnes de retombées économiques locales.

Disons qu'on jase. Est-ce que cette subvention d'un milliard versée à CBC/Radio-Canada rapporterait moins de «retombées économiques» si elle était répartie entre une CBC/Radio-Canada privatisée, les diffuseurs privés existants tels que les grands réseaux de télévision comme TVA, CTV, Astral... et les maisons de production indépendantes d'émissions de télévision? Avis aux intéressés!

Dans l'étude de la CBC/Radio-Canada, on laisse toutefois entendre que la privatisation de la société d'État serait moins bénéfique pour le pays. Pourquoi? Parce qu'elle dépenserait, dit-on, davantage en contenu étranger, tout en offrant une programmation moins diversifiée, notamment en information.

L'étude de Deloitte&Touche nous aura au moins permis de prendre conscience de l'ampleur du budget annuel de CBC/Radio-Canada, soit 1,7 milliard. Ce qui en fait le plus important acteur de l'industrie canadienne de la télévision et de la radio, et un concurrent fort mal perçu notamment par ses rivaux de la télévision commerciale. Ils n'apprécient guère voir la SRC gruger annuellement plus de 600 millions de dollars dans la tarte publicitaire télévisuelle et la tarte des redevances versées aux canaux spécialisés. Du côté de la radio, les rivaux du privé s'en foutent puisque la radio publique ne peut pas diffuser des spots publicitaires.