En entrevue la semaine dernière, le chef de la direction de la Bourse de Londres, Xavier Rolet, a souhaité que l'on puisse débattre de l'avenir du plus grand groupe boursier du Canada de façon sereine. «Il faut retirer tout ce contenu émotionnel, a-t-il dit. On parle d'affaires.»

Sophie Cousineau LA PRESSE

Aucune émotion n'était perceptible, hier, dans la voix de Luc Bertrand, instigateur du consortium Maple. Ce regroupement de 13 des plus grandes sociétés financières du pays espère acquérir le Groupe TMX pour contrer les ambitions de la City sur les Bourses de Toronto et de Montréal.

Cependant, la charge à laquelle Luc Bertrand s'est livré, lors des téléconférences avec les analystes et les journalistes, était virulente. Un à un, et de façon méthodique, cet ex-président de la Bourse de Montréal s'est employé à détruire les arguments de la Bourse de Londres avec la force d'un boxeur poids lourd qui s'acharne sur un sac de sable.

Xavier Rolet a raison sur ce point: on parle d'affaires. Ainsi, ce sont les actionnaires du Groupe TMX qui détermineront le sort de la grande Bourse canadienne en assemblée le 30 juin prochain.

Ces actionnaires sont assez imperméables aux considérations nationalistes, aux feuilles d'érable. Surtout les investisseurs américains, qui sont à ce point nombreux que le consortium Maple a revu la structure de son offre pour se conformer à la réglementation des États-Unis.

Tout ce qui compte, à la fin, c'est le fric. Et le degré relatif de certitude de pouvoir y toucher.

Les deux propositions comportent ce qu'on appelle, dans le jargon des fusions et des acquisitions, un «risque réglementaire». C'est la possibilité que les autorités interviennent pour les bloquer ou les modifier en profondeur. Reste donc le fric.

Les architectes du projet de fusion transatlantique offrent aux actionnaires du Groupe TMX près de trois actions de la Bourse de Londres pour chacun de leurs titres. Or, on ne peut pas dire que la Bourse de Londres soit l'institution boursière la plus performante de la planète. En fait, Londres est en mode rattrapage, surtout dans les produits dérivés, un créneau pourtant jugé porteur. Et cela, à la suite de décisions malheureuses qui ont été prises avant l'arrivée de Xavier Rolet, il y a deux ans. Ainsi, la part du volume de négociation des produits dérivés en Europe du groupe londonien est d'à peine 5%.

Malgré tout, l'action de la Bourse de Londres s'est maintenue, notamment en raison de la spéculation sur les fusions boursières. Ainsi, l'offre de rachat de la Bourse de Londres vaut 45,55$ l'action, selon le cours de clôture et le taux de change d'hier. Cela représente une transaction de près de 3,4 milliards au total.

À première vue, le consortium Maple offre plus. Son offre s'élève à 3,6 milliards sur une base comparable (nombre d'actions en circulation). Cela équivaut à 48$ l'action, dont 33,60$ seront versés en espèces (c'était 33,52$ dans le communiqué d'origine, publié 15 mai). Le reste, soit 14,40$, c'est la valeur attribuée aux futures actions de Maple. Mais cette somme représente une estimation à partir d'un multiple des bénéfices projetés. Comme ces actions ne se négocient pas encore, il est difficile d'en prédire la valeur, même si Maple prévoit maintenir le dividende versé sur les actions du Groupe TMX.

Que vaudront ces actions à l'avenir? Tout dépend de la façon dont le Groupe TMX sera dirigé. Car Maple a, en son sein, des actionnaires aux intérêts divergents. C'est ce qui arrive quand autant de sociétés financières couchent dans le même lit.

Une fois le TMX sous sa coupe, Maple prévoit acquérir Alpha, principal concurrent de la Bourse de Toronto, propriété des grandes banques. Cette transaction ultérieure concentrera une proportion élevée du volume de négociation d'actions au pays entre les mains d'une institution - plus de 80%, en fait.

Pour atténuer les craintes que le Bureau de la concurrence intervienne de façon musclée, Luc Bertrand répète qu'il serait suicidaire, pour le TMX, de relever ses frais de transaction, vu la concurrence de petits rivaux au Canada et de grandes Bourses aux États-Unis.

Mais si on est un actionnaire du TMX et, par la suite, de Maple, on souhaite ardemment que la Bourse de Toronto empoche un maximum de profits! Or, comme le faisait remarquer un analyste hier, certains des partenaires fondateurs de Maple pourraient faire pression pour que le Groupe TMX réduise ses frais. Il faisait référence aux filiales de courtage des grandes banques qui souhaiteraient payer moins pour leurs services de données sur les marchés, une des vaches à lait du TMX.

Comment se comportera le groupe TMX? Comme entité cherchant à maximiser les profits ou comme société cherchant à amadouer les autorités réglementaires en faisant preuve de modération?

Pour acquérir Alpha, le consortium Maple sera aussi forcé d'établir un comité indépendant du conseil puisque certains de ses partenaires sont actionnaires de cette plateforme de négociation alternative.

C'est une situation assez incestueuse. On ressentait même une gêne hier lors de la téléconférence réservée aux analystes financiers. Un analyste de la Financière Banque Nationale a posé la première question à Luc Bertrand, qui, à titre de vice-président du conseil de la Nationale, se trouve à être son grand patron. Sa question a été suivie par celle d'un analyste de GMP, une firme de courtage qui s'est jointe cette fin de semaine au groupe Maple. Il y a beau y avoir un mur entre la recherche et la direction, celui-ci n'est pas d'une étanchéité à toute épreuve, comme les analystes en témoignent parfois en privé.

Maple a beau être une solution toute canadienne en réponse à l'offre d'achat de la Bourse de Londres, ce consortium n'en constitue pas moins une drôle de bibitte.

Pour joindre notre chroniqueuse: sophie.cousineau@lapresse.ca