S'il est une opinion tenace, abondamment diffusée et partagée au Canada anglais, c'est que le Québec est une province de quêteux. Au premier coup d'oeil, on pourrait le croire. Le Québec ne compte que 23% de la population canadienne, mais retire 55% des paiements de péréquation. Les Québécois se gâtent avec des programmes sociaux inaccessibles aux autres Canadiens: régime public d'assurance médicaments, dont les coûts n'arrêtent pas d'exploser, garderies subventionnées, qui coûtent 2 milliards par année...

Claude Picher LA PRESSE

Voici que des chiffres que vient tout juste de publier l'Institut de la statistique du Québec (ISQ) viennent crever la balloune. L'image d'un Québec qui vit aux crochets des autres provinces n'est que cela: une image, un mythe qui ne résiste pas à l'analyse.

Les recettes des administrations provinciales proviennent de deux sources: les revenus autonomes (impôt des particuliers et des sociétés, taxe de vente, taxes spécifiques, redevances, dividendes des sociétés d'État) et les transferts fédéraux (contribution au financement des services sociaux, péréquation). Les provinces riches ne reçoivent pas de péréquation; en revanche, toutes les provinces reçoivent de l'argent d'Ottawa pour financer les soins de santé, l'éducation et les programmes sociaux.

Pour l'exercice 2010-2011 (qui a pris fin le 31 mars), les chercheurs de l'ISQ ont comparé, pour chaque province et territoire, la provenance des revenus. Leurs chiffres proviennent donc de sources on ne peut plus officielles: les documents budgétaires du fédéral, des provinces et des territoires, en tenant compte des mises à jour s'il y a lieu.

Ainsi, le Québec a des revenus budgétaires totaux de 62 milliards (1). De cette somme, 47 milliards proviennent des revenus autonomes, et 15 milliards des transferts fédéraux (y compris la péréquation). C'est donc dire que 25% des recettes du gouvernement québécois proviennent d'Ottawa. Or, il se trouve qu'en Ontario, la proportion correspondante est de 22%.

Le Québec est donc légèrement plus favorisé que la province voisine, mais l'écart est très largement insuffisant pour permettre aux Ontariens d'accuser les Québécois de vivre à leurs crochets.

Illustrons ce que signifie cette différence. Si les transferts fédéraux vers l'Ontario atteignaient le même niveau qu'au Québec, Queen's Park recevrait 3 milliards de plus... de quoi financer les dépenses du gouvernement ontarien pendant neuf jours! Pourtant, personne ne songe à traiter les Ontariens de quêteux.

Si les Québécois peuvent se payer l'assurance médicaments ou les garderies à 2 milliards, ce n'est pas parce qu'ils vivent aux crochets des autres provinces, c'est parce qu'ils paient des impôts plus élevés... et qu'ils sont plus endettés.

Il ne manque d'ailleurs pas de provinces où la dépendance à l'égard des fonds fédéraux est beaucoup plus lourde qu'au Québec. Les transferts fédéraux représentent pas moins de 36% des recettes budgétaires des gouvernements manitobain et néo-écossais, 37% au Nouveau-Brunswick et 43% à l'Île-du-Prince-Édouard. À Terre-Neuve, cette proportion a déjà dépassé les 50%, mais les redevances pétrolières ont tout changé: aujourd'hui, les transferts fédéraux ne représentent plus que 23% des recettes budgétaires de la province. Quant aux territoires, leur dépendance est presque absolue: Ottawa finance 66% des revenus du Yukon, 77% des Territoires du Nord-Ouest et 93% du Nunavut!

Qui alors peut encore se plaindre?

Sûrement pas les Britanno-Colombiens, où la manne fédérale atteint 8 milliards, ou 20% des recettes budgétaires, une proportion pas tellement plus basse qu'au Québec. Restent l'Alberta et la Saskatchewan, où les redevances sur les ressources alimentent largement les revenus autonomes. Mais même ces deux provinces riches doivent compter avec les transferts fédéraux, qui comptent pour 15% des recettes dans les deux cas.

Mais c'est le portrait d'ensemble, dans le reste du Canada, qui nous fournit le chiffre le plus impressionnant. Nous avons vu que les 15 milliards de transferts fédéraux fournissent 25% des recettes du gouvernement québécois. Ajoutons maintenant les budgets de toutes les autres administrations provinciales. Cela nous donne des recettes totales de 231 milliards; de ce total, 53 milliards sont des transferts fédéraux. Cela représente 23%, à peine deux points de pourcentage avec le Québec.

Province de quêteux, vraiment?

1: Les chiffres de l'ISQ sont précis au million près, mais je les arrondis pour faciliter la lecture.