L'année 2010 a été celle du tremblement de terre en Haïti, de la marée noire, de Joannie Rochette qui a perdu sa maman. Je ne voudrais pas me vanter, mais 2010 a été aussi l'année où je me suis acheté une souffleuse à neige. Je viens de m'en servir pour déblayer mon terrain de basketball. Je viens de jouer une quarantaine de minutes et je vais encore me vanter: je crois bien que je suis le meilleur joueur de basket de la Haute-Yamaska septentrionale. Floutche! sans toucher les bords. Floutche! magnifique jump-shoot de la raquette.

Pierre Foglia LA PRESSE

Probablement qu'un dépisteur de la NBA me trouverait un peu lent mais hé, ho, j'ai 70 ans et ma maman est morte depuis trop longtemps pour que son souvenir transcende ma performance. J'ai essayé de la zone de trois points en pensant à elle: pour toi, Ambrosina - c'est comme ça qu'elle s'appelait: Ambrosina. Le ballon a raté l'arceau de deux pieds. Faudrait que j'essaie avec quelqu'un d'autre. Ma belle-soeur Thérèse, peut-être. Mais elle n'est pas morte, je ne sais pas si ça ferait pareil.

Dans une entrevue qu'elle a accordée récemment à mon collègue Simon Drouin - ben non, pas Thérèse, niaiseux, il ne la connaît même pas -, Joannie a dit qu'elle avait l'impression que les Jeux de Vancouver, c'était il y a deux semaines, comme si le temps s'était arrêté. C'est drôle, j'ai le même sentiment. Bien sûr, le temps ne s'est pas arrêté, mais peut-être qu'il se répète et se répète et se répète, comme s'il avait du mal à passer à autre chose.

C'EST BIZARRE, LE TEMPS - Le temps ne passe pas pareil pour tous les événements. Prenons par exemple les inondations au Pakistan. Des milliers de morts, des dizaines de milliers de sans-abri. Demandez aux gens autour de vous, ils froncent les sourcils:

Des inondations, t'es sûr?

Remarquez encore, cela se passait au début août. À la mi-août, tu demandais aux gens et, déjà, ils te regardaient, ahuris: Au Pakistan, t'es sûr?

C'EST BIZARRE, LE TEMPS - C'était quand, le dernier soldat québécois tué en Afghanistan? Elle est facile, celle-là. À cause de son village. Saint-Cyrille-de-Wendover. Quand ils ont annoncé la nouvelle à la radio, le 19 décembre dernier, le caporal Steve Martin de Saint-Cyrille-de-Wendover... Comme moi, des dizaines de gens dans la province ont pris une carte du Québec pour savoir où c'était. Les guerres sont au moins utiles à cela: nous faire découvrir le monde. L'autre détail qui a marqué les esprits concernant le caporal Martin, c'est que, avant d'être mort, il était un bon vivant. Cela a été répété à chaque bulletin de nouvelles et encore mercredi, lors des derniers adieux, quelqu'un est venu dire que le caporal Steve Martin était un bon vivant.

C'était le 154e bon vivant canadien tué en Afghanistan.

L'AUTRE GUERRE - On peut être pour ou contre la guerre en Afghanistan. On ne pouvait pas être pour la guerre en Irak, qui s'est terminée officiellement cette année - encore que j'aimerais bien aller y voir. Anyway. La guerre d'Irak a été la plus débile, la plus injustifiée des guerres de l'histoire récente de l'humanité. Sept ans à piétiner, écraser, enflammer un pays qui ne représentait aucune menace. Pour découvrir sept ans plus tard que les armes de destruction massive qu'on cherchait en Irak étaient juste à côté: en Iran. Je vais exagérer, O.K., mais c'est comme si, lors de la dernière Grande Guerre, pour faire plier Hitler, les Alliés avaient rasé Copenhague au lieu de Berlin. Con de même.

LES MORTS - Il y a des années où le souvenir très vivace des morts de l'année précédente fait passer les morts plus récents pour plus anciens. Par exemple, je vous aurais juré que c'est Michel Chartrand qui est mort l'an dernier et peut-être même l'année d'avant, alors que Pierre Falardeau vient tout juste de s'éteindre, et encore.

Ainsi aussi de la littérature. La mort de Julien Gracq, il y a trois ans, a creusé un trou si immense que c'est à peine si l'on note ceux qui partent depuis: cette année, Salinger, Saramago, Clavel... Ce sont des auteurs qui disparaissent, tandis qu'avec Gracq c'est tout un pan de la grande littérature classique qui est tombé.

Parlant de littérature, en 2010, j'ai beaucoup relu. Borges - je suis à la veille de pouvoir réciter L'Aleph par coeur -, mais aussi Robert Walser, Ossip Mandelstam, Sollers, Thomas Bernhard... Ah oui, je le signale parce que la chose est rare, j'ai reçu l'autre jour un petit mot gentil de l'auteure de Ru, qui me demande de ne pas mourir, comme si j'en avais l'intention. C'est bien la dernière chose que je ferai, madame, promis.

PRÉVISIONS - 2011 sera-t-elle moins pire que 2010? On peut raisonnablement l'espérer puisqu'elle ne sera pas une année olympique.

Le temps passera-t-il plus vite en 2011? Bien sûr. Même si on a parfois l'impression qu'il bégaie, le temps va toujours en s'accélérant. Et cela pour tout le monde. Pensez à la laisse d'un chien qui tourne autour de son piquet, forcément de plus en plus vite puisque, à chaque tour, la laisse raccourcit.

Allez, bonne année, les chiens.

BASKET - Quand je suis retourné jouer au basket pour la seconde fois, la nuit était tombée. La faible lumière de la galerie laissait le panier dans la pénombre mais, comme je suis le meilleur joueur de la Haute-Yamaska dans la catégorie des 70 ans et plus, je n'ai presque pas besoin de lumière. Floutche! sans toucher les bords. Probablement qu'un dépisteur de la NBA me trouverait un peu lent. Qu'y mange d'la marde.

J'écoutais Ferré en italien dans mon iPod. Col tempo sai, col tempo tutto se ne va... Le ciel était plein d'étoiles. À la fenêtre, Lily, la chatte blanche, me regardait jouer, visiblement impressionnée. Floutche, floutche, qu'est-ce que je joue bien, hein, Lily?

Je suis rentré deux minutes pour mettre du bois dans le poêle. Allons bon, mes lunettes, où sont mes lunettes? Je les ai déposées quelque part en entrant pour ôter mon pull, mais où? Tant pis, je vais jouer sans lunettes. De plus en plus incroyable, floutche, sans lunettes. Le meilleur joueur de l'hémisphère Nord, je vous jure.

Avec le temps, va, tout s'en va... l'autre pour qui l'on eût vendu son âme pour quelques sous, et devant quoi l'on se traînait comme traînent les chiens...

Allez, bonne année, les chiens.