Depuis le début du mois, les démissions de premier ministre se suivent, mais ne se ressemblent pas. Alors que Gordon Cambpell vient de laisser son poste de premier ministre de la Colombie-Britannique au plus creux dans les sondages, Danny Williams abandonne la vie politique au moment où sa popularité atteint des sommets à Terre-Neuve.

Sophie Cousineau LA PRESSE

Vu d'ici, il est difficile d'avoir de l'admiration pour ce politicien de 60 ans qui s'est construit en attaquant et en dénigrant le Québec. Cette croisade s'explique pourtant facilement. Elle est née du profond sentiment d'injustice que Danny Williams éprouve devant le contrat que Terre-Neuve a signé avec le Québec en 1969, alors qu'il était tout juste âgé de 19 ans.

Hydro-Québec, faut-il le rappeler, achète pour une bouchée de pain (un quart de cent le kilowattheure!) la quasi-totalité de l'électricité produite par la centrale de Churchill Falls. La société d'État revend ensuite cette électricité au gros prix, ce qui met les Terre-Neuviens en furie.

Le fait qu'Hydro-Québec ait construit et financé ladite centrale n'émeut pas Danny Williams une seconde. Ainsi, Terre-Neuve a essayé par tous les moyens de casser cette entente, mais rien n'y fait. Un contrat est un contrat, même s'il dure 65 ans. Aussi, Danny Williams compte-t-il les jours en attendant la grande libération de Terre-Neuve en 2041.

Ce contrat asymétrique a teinté toutes les relations que Danny Williams a entretenues avec le Québec.

De ses efforts pour torpiller l'achat d'Énergie NB par Hydro-Québec, une transaction qu'il a dénoncée dès son annonce comme une «menace» à l'unité nationale. De sa décision d'explorer, malgré les protestations de Québec, le gisement Old Harry dans le golfe du Saint-Laurent, un gisement de gaz et de pétrole à cheval sur la frontière entre le Québec et Terre-Neuve.

Jusqu'à son projet tout récent de contourner le Québec pour acheminer l'électricité du Bas-Churchill aux États-Unis grâce à des câbles sous-marins qui relieront le Labrador, l'île de Terre-Neuve, la Nouvelle-Écosse puis, éventuellement, le Maine. Peu importe si cela coûte plus cher, ce qui compte, c'est de faire un pied de nez au Québec, dont Terre-Neuve ne veut plus jamais être l'otage.

Mais il faut voir que Danny Williams, avocat de formation, a été aussi vindicatif envers tous les politiciens et dirigeants d'affaires qui se sont dressés sur son chemin. Danny Williams n'a pas hésité à ordonner l'expropriation d'AbitibiBowater et la reprise de ses droits de coupe après que la société montréalaise eut ordonné la fermeture, en février 2009, de son usine de Grand Falls-Windsor, où travaillaient 800 salariés.

Lorsque le premier ministre Paul Martin est revenu sur sa promesse (au demeurant irresponsable) de laisser à la province la totalité de ses revenus pétroliers, Danny Williams a fait retirer les unifoliés des édifices provinciaux. Puis, lorsque Stephen Harper a revu le programme de péréquation, Danny Williams a carrément fait campagne contre lui. Qu'il soit conservateur comme lui n'avait aucune importance.

En fait, Danny Williams, autonomiste à la Jean Lesage, n'a toujours eu qu'une seule allégeance: le parti de Terre-Neuve.

En sept années à la tête de la province, il a fait progresser sa cause. Mais il faut voir que «Danny Millions», comme les Terre-Neuviens ont surnommé cet entrepreneur qui a fait fortune dans la câblodistribution et la télévision, a eu le cul béni. Son élection en 2003 a coïncidé avec la mise en valeur de gisements offshore et avec l'explosion des cours des ressources naturelles. Même s'il ne l'admettra pas, Danny Williams doit beaucoup à la Chine et à son appétit insatiable pour les matières premières.

La province voit aujourd'hui les grands chantiers se succéder. Après le champ pétrolier offshore Hibernia, c'est au tour du champ pétrolier Hebron, dont la production devrait commencer en 2017. Entre-temps, il y aura l'expansion du projet pétrolier White Rose.

Le secteur minier n'est pas en reste. Le géant brésilien Vale Inco construit actuellement une importante usine de traitement du nickel à Long Harbour, sur la côte ouest de Terre-Neuve.

Conséquence: la ville de Saint-Jean, où Danny Williams est né, connaît un boom économique sans précédent, avec un taux de chômage qui oscille autour de 8%. Les marteaux résonnent sur les chantiers de construction.

Bien sûr, l'activité économique reste inégale dans cette province qui souffrait encore d'un taux de chômage de 13% en octobre, selon Statistique Canada. La crise de la morue a laissé des séquelles.

Mais Terre-Neuve n'est plus l'éternelle «assistée sociale» du pays. Depuis deux ans, la province ne touche plus de paiement de péréquation, cependant qu'elle achemine des «pétrodollars» vers l'Ontario la pauvre! Pareil revirement de situation aurait été inimaginable du temps où les Québécois adoraient raconter des blagues sur les «Newfies», leurs nigauds de prédilection.

Que l'on aime ou que l'on déteste Danny Williams, le bagarreur de ruelle du Canada, le premier ministre de Terre-Neuve peut céder son poste avec le sentiment du devoir accompli.

Malgré tout, les Terre-Neuviens, les journalistes et les politiciens d'un bout à l'autre du pays étaient stupéfaits hier matin en écoutant le premier ministre Williams annoncer sa démission en conférence de presse.

Pour une rare fois, Danny ne part plus en guerre. Danny s'en va-t-en paix.

Pour joindre notre chroniqueuse: sophie.cousineau@lapresse.ca