Difficile pour un journaliste d'éviter le sujet, en Afrique du Sud.

Vincent Marissal LA PRESSE

Impossible, même. Le sida est partout, ici : au coin des rues, dans les coins les plus pauvres, dans les discussions avec les politiciens, avec les intervenants sociaux, dans les médias...

On tombe partout sur des distributrices à condoms (gratuits, fournis par l'État) : dans les restaurants, dans les centres communautaires, dans les hôtels et dans presque tous les lieux publics.

Même dans les toilettes des hommes du Haut-Commissariat du Canada à Pretoria (notre ambassade), je suis tombé l'autre jour sur une distributrice.

Impossible d'éviter le sujet même avant d'arriver en Afrique du Sud. En préparant mon séjour ici, je suis tombé sur cette mise en garde dans le site du ministère des Affaires étrangères : «L'Afrique du Sud affiche un taux élevé d'infection au VIH/sida. Par conséquent, si vous vous trouvez dans une situation où vous pourriez entrer en contact avec les liquides organiques d'autres personnes, veuillez prendre toutes les précautions qui s'imposent et consultez immédiatement un médecin.»

Une situation où vous pourriez entrer en contact avec les liquides organiques d'autres personnes... On reconnaît bien là la politesse proverbiale des Canadiens.

Le sida, donc, est partout en Afrique du Sud. Il touche près d'une personne sur quatre mais, malheureusement, il disparaît lentement des écrans radars de la communauté internationale.

La Coupe du monde aurait pu (aurait dû) être le moment rêvé pour rappeler que la lutte contre cette maladie n'est pas terminée et que l'Afrique du Sud, comme tous les pays voisins, manque encore cruellement d'antirétroviraux, un traitement qui sauve des vies.

Ce Mondial aurait pu être l'occasion de rappeler que, en 2010, selon l'engagement des pays riches, on aurait dû atteindre l'objectif de 80% de couverture d'antirétroviraux dans le monde.

En Afrique du Sud et dans tout le sud du continent africain, c'est à peine 40%.

Mais la FIFA n'aime pas beaucoup les controverses politiques, et la Coupe du monde n'allait certainement pas devenir une vitrine pour la lutte contre le sida.

Après avoir interdit la distribution de condoms autour des stades de soccer, la FIFA a finalement plié, mais elle a refusé l'accès aux ONG qui voulaient y installer des stands de sensibilisation et distribuer des brochures.

On n'a pas entendu non plus de grands discours ni d'appel à la communauté internationale de la part des très nombreuses personnalités présentes. It's all about soccer, ne gâchez pas le spectacle avec le reste.

Pourtant, Bill Clinton a passé plusieurs jours ici (jusqu'à ce que les Américains se fassent éliminer en huitième de finale par le Ghana, samedi). Ce cher oncle Bill aurait été le meilleur «vendeur», d'autant plus que, pendant qu'il était ici, les grands de ce monde étaient réunis à Toronto.

On a vu beaucoup d'artistes aussi, mais où est Bono quand on a vraiment besoin de lui? Ou Bob Geldof?

Aux prises avec un taux de contagion hallucinant, l'Afrique du Sud a de plus été frappée par deux facteurs aggravants depuis 10 ans : d'abord, le négationnisme de l'ancien président, Thabo M'Beki, qui refusait de croire que le VIH provoquait le sida, puis, ces derniers mois, le désengagement des pays riches.

Pris à la gorge par la crise économique et des déficits monstres, les grands pays qui contribuaient à la lutte contre le sida ont annoncé qu'ils gèleront leurs subventions ou, pire, qu'ils les réduiront dans les prochaines années.

Le Canada, bon élève du G8 en cette matière, poursuit son effort financier sans fléchir, mais les États-Unis ont annoncé un gel de leurs subventions, et de grands pays comme la France et le Japon veulent les diminuer.

Cela produira un effet domino dévastateur qui commence déjà à se faire sentir, disent les ONG.

Sur la ligne de front en Afrique du Sud, Médecins sans frontières constate que les fonds se font plus rares et les choix, de plus en plus déchirants.

«Les fonds pour l'Afrique du Sud viennent en majeure partie des États-Unis mais, à cause du gel des budgets, les cliniques doivent maintenant réserver les médicaments antirétroviraux aux cas les plus graves et aux femmes enceintes», explique Mickael Le Paih, chef de mission de MSF en Afrique du Sud.

L'Afrique du Sud avait déjà pris du retard depuis quelques années ; la pente sera encore plus difficile à remonter.

«Quand les antirétroviraux étaient largement distribués, il y avait des gens en traitement, ce qui permettait de limiter le nombre de nouveaux cas parce que le risque de contagion est plus faible quand on diminue la virulence du virus dans le sang d'un porteur. Mais maintenant, ça va remonter», ajoute M. Le Paih.

Dans les médias sud-africains et internationaux comme CNN, on a surtout retenu des récents sommets du G8 et du G20 le grabuge dans les rues de Toronto et la rencontre de l'Allemande Angela Merkel et du Britannique David Cameron pendant que leurs équipes nationales s'affrontaient.

Dans les ONG, toutefois, on a surtout noté le silence du communiqué final à propos du sida.

«Il n'y aura pas plus d'argent, il n'y a pas eu d'engagement dans la lutte contre le sida, cela a été confirmé à Toronto», se désolait hier Mickael Le Paih devant la clinique de Médecins sans frontières, dans le centre-ville ravagé de Johannesburg.

La lutte contre les déficits, aujourd'hui la grande priorité des pays riches, passera avant la lutte contre le sida dans les pays pauvres, qui était la grande priorité d'hier.