À en croire le président de la FIFA, Sepp Blatter, la reprise vidéo est une terrible invention, un progrès technologique qui déshumanise le sport et aliène le partisan.

Jean-François Bégin
Jean-François Bégin LA PRESSE

«Les arbitres resteront des humains, et nous n'auront pas d'écrans pour arrêter le match afin de vérifier si nous avons raison ou non, a dit Blatter l'hiver dernier. N'insistez pas là-dessus. Il n'y aurait plus de débats entre les fans, plus d'espoir et donc plus de vie.»

Au moins, il y aurait un peu d'intégrité.

La FIFA se réveille ce matin avec un sérieux oeil au beurre noir. Ou plutôt deux. Les deux matchs de huitièmes de finale de la Coupe du monde présentés hier ont donné lieu à des erreurs d'arbitrage évidentes ayant résulté en buts qui auraient dû être accordés ou refusés.

Blatter assistait au match Angleterre-Allemagne au Free State Stadium. Il était là quand Frank Lampard a marqué un but qui a échappé aux arbitres. Et il a sûrement vu la reprise qui démontre sans la moindre ambiguïté que le ballon a franchi la ligne, par une marge considérable.

C'est un luxe que n'avaient pas l'arbitre Jorge Larrionda et ses assistants, qui doivent se sentir aussi mal que Jim Joyce après qu'il eut gâché le match parfait d'Armando Galarraga, au début du mois. (Remarquez, Joyce s'est excusé, lui.)

Quelques heures plus tard, à Johannesburg, Carlos Tevez a marqué le premier des trois buts de l'Argentine dans la victoire de 3-1 de l'Albiceleste contre le Mexique. Petit hic: Tevez était hors jeu par deux bons mètres quand Lionel Messi lui a remis le ballon. Il faut croire que l'officiel avait, comme tout le monde à Soccer City, j'imagine, les yeux fixés sur Messi, en attente d'un des prodiges dont il a le secret.

Dans un sport comme le soccer, un but affecte immédiatement les stratégies des deux équipes. Elles peuvent adopter une posture plus défensive - si elles ont l'avance - ou être au contraire contraintes de prendre plus de risques pour combler l'écart, si elles tirent de l'arrière. La décision d'accorder ou de refuser un but affecte profondément la trame du match. D'où l'importance de ne pas se tromper.

Il en a toujours été ainsi, évidemment. Mais nous ne sommes plus dans l'ère pré-télévisuelle des années 50, où l'on pouvait effectivement débattre à l'infini de chaque jeu serré. Aujourd'hui, de multiples prises de vue de chaque jeu sont instantanément disponibles non seulement à la télé et sur le web, mais aussi sur les téléphones intelligents des spectateurs qui assistent au match - et qui s'empressent d'envoyer leurs commentaires sur Twitter. Tout le monde peut voir immédiatement si l'arbitre s'est gouré ou non.

Les arbitres sont humains, dit Blatter. Justement: ne serait-ce pas leur rendre service que de leur donner les outils pour bien faire leur travail? Ne leur ferait-on pas une faveur en évitant le ridicule qui suit une décision erronée, mais prise de bonne foi dans le feu de l'action? Ne servirait-on pas mieux le sport que Blatter prétend défendre si on s'assurait que ne se reproduisent plus des injustices comme la fameuse «main» de Thierry Henry, qui a donné à la France une place qu'elle ne méritait pas au Mondial?

Évidemment, il faudrait encadrer l'usage de la vidéo ou des autres technologies existantes, comme l'implantation d'une puce dans le ballon. On pourrait limiter le nombre de reprises dans un match. Définir strictement les types de situations qui peuvent être révisables (un but oui, une faute non, par exemple). Mais le statu quo est inacceptable.

La NFL le fait. La LNH aussi. Même un sport aussi traditionnaliste que le cricket a recours à la vidéo! Alors pourquoi pas le soccer? Il est temps que Blatter et la FIFA se rendent compte que le XXIe siècle est commencé. Et que les partisans - mexicains, anglais, irlandais, en attendant la prochaine injustice - méritent mieux qu'un système qui a fait la preuve de son incurie.

«Ten German Bombers»

Trois heures avant le match Angleterre-Allemagne, les partisans anglais occupaient déjà tout le terrain. Sur la promenade noire de monde qui longe l'étang adjacent au Free State Stadium, dans le centre de Bloemfontein, il devait y avoir 20 ou 30 types en chandails rouge et blanc pour chaque courageux partisan de l'Allemagne. Certains, faisant fi de la chaleur inhabituelle en cette saison, étaient habillés en Croisés, casque et pseudo-cotte de mailles compris. Juchés sur un piédestal et exhibant des reproductions des fameux Spitfires de la Seconde Guerre mondiale, les pseudo-Richard Coeur-de-Lion ont entonné le classique des classiques des matchs Angleterre-Allemagne: «Ten German Bombers», une ode à la Royal Air Force qui descend un par un les bombardiers allemands. Ils ne pouvaient se douter que c'est l'Angleterre qui s'apprêtait à s'écraser.

Photo: AP

Le but de Frank Lampard n'a pas été accordé par l'officiel Jorge Larrionda.