Dans le très bruyant restaurant de Johannesburg où je suis allé me déplier après 17 heures de vol, samedi soir, on n'avait même pas besoin de regarder les nombreux écrans de télévision pour savoir qui du Ghana et des États-Unis venait de gagner ce match de huitièmes de finale.

Vincent Marissal LA PRESSE

«AFRIKA, AFRIKA, AFRIKA», scandaient les gens de la place pendant que le personnel du restaurant entraînait les clients vers un plancher de danse improvisé.

J'ai bien dû redemander trois fois mon verre de pinotage, mais ma soif de grand voyageur n'a pas semblé beaucoup émouvoir la jeune serveuse.

«C'est extraordinaire, on a encore une équipe dans le tournoi», a-t-elle crié. «On» pour l'Afrique, évidemment. Pauvre Ghana, voilà tout un poids à porter pour un si petit pays !

Les Sud-Africains adorent Barack Obama, mais pas au point de souhaiter que son pays élimine le dernier représentant du continent hôte.

«Yanks Go Home», a titré hier matin le journal Sunday Times.

Juste derrière moi, dans le brouhaha du restaurant, un jeune couple de Blancs enlacés pleuraient à chaudes larmes. Il y avait au moins deux Américains dans la place...

Il y avait aussi plusieurs Britanniques, qui ont commandé derechef une autre pinte, question de rester dans l'ambiance. Leurs célébrations allaient être de courte durée.

Partie, elle aussi, l'équipe anglaise, laminée hier par les Allemands. Les pauvres Brits n'ont même pas pu noyer leur peine puisque la vente d'alcool est interdite en Afrique du Sud le dimanche après 15h. (Cette mesure a été prise il y a quelques années pour tenter de freiner l'hécatombe sur les routes lors du retour à la maison, le dimanche soir. Dans la même veine, le gouvernement oblige les producteurs de boissons alcoolisées à inscrire des messages de santé publique sur leurs bouteilles, dont le suivant : Don't drink and walk on the road, you may be killed.)

Nous en sommes maintenant à la mi-temps de ce Mondial 2010 et malgré les récriminations des commerçants, les gens ici se félicitent, avec raison, du bon déroulement de l'événement. Il faut dire que la présence policière est spectaculaire.

Il fait un peu frais, froid même le soir, il pleut beaucoup dans le sud du pays, mais les matchs se déroulent, à ce jour, sans grabuge.

Le transport vers les stades est lent à cause de la circulation et des cordons de police, mais ça fonctionne, disent les spectateurs.

«Nous n'avons eu aucun problème, aucun incident, les transports publics sont excellents pour aller aux stades et il y a toujours plein de bénévoles partout pour nous aider», a résumé Laurence Brunet-Baldwin, jeune Québécoise qui sillonne l'Afrique du Sud avec son copain pour suivre le Mondial.

Même son de cloche de deux autres jeunes voyageurs, Christian et Hiromito, un Écossais et un Japonais, rencontrés hier à Johannesburg. Pas de problème de sécurité ou de transport d'une ville à l'autre ou vers les stades.

«Je dois dire que c'est beaucoup plus facile que je l'avais imaginé de voyager en Afrique du Sud. Avec tout ce que l'on entend sur ce pays, je m'attendais à bien pire», m'a dit Christian dans le minibus qui l'amenait de son terrain de camping vers Soccer City, dans Soweto, pour le match Argentine-Mexique.

Le gros rouquin portait fièrement un chandail de l'Argentine et tenait une terrible vuvuzela rouge Coca-Cola à la main.

«Comment ça, l'Argentine, tu ne prends pas pour l'Angleterre ? lui ai-je lancé pour le taquiner.

- Certainement pas ! L'Écosse ne s'est pas qualifiée, alors je me suis rangé derrière l'Argentine.»

Juste comme il descendait du minibus, le commentateur à la radio a bruyamment annoncé le premier but de l'Allemagne. Grand sourire du rouquin écossais-argentin...

Le conducteur du minibus, par contre, la trouvait moins drôle.

«Si les Anglais sont éliminés en plus, ça nous fera encore moins de clients pour la fin du Mondial», m'a dit Willy Kalala, un ressortissant congolais qui possède un petit parc de cinq minibus à Johannesburg (et comme de fait, l'Angleterre a baissé pavillon 4-1).

Selon Willy, les Anglais qui sont en Afrique du Sud vont plier bagage et ceux qui ont des billets pour les trois autres rondes ne viendront pas. «Déjà que les affaires ne sont pas très bonnes, a-t-il repris. On nous avait dit que de 400 000 à 500 000 étrangers viendraient ici pour le Mondial, mais on est loin du compte.»

Selon lui, la mauvaise presse faite à l'Afrique du Sud dans le monde a fait peur aux touristes.»Dans les médias étrangers, on ne parle que de la criminalité, de la pauvreté en Afrique du Sud. Une de mes clientes est arrivée l'autre jour dans mon bus avec une douzaine de rouleaux de papier de toilette dans sa valise parce qu'on lui avait dit qu'il n'y en a pas ici !» a-t-il lancé, découragé.

Willy pense aussi que l'assassinat (par deux jeunes Noirs) du militant pro-apartheid Eugène Terre'Blanche, quelques jours avant le début du Mondial, a fait peur à bien des touristes étrangers. «Les Blancs ont cru qu'ils allaient se faire pourchasser s'ils venaient en Afrique du Sud !» a dit Willy.

C'est vrai que les affaires ne tournent pas fort pour Willy. Il aurait dû prendre plusieurs passagers en ce dimanche au camping improvisé de Kibbler Park, mais il n'y avait que Christian et Hiromito.

Cette tent city devait accueillir un millier de campeurs pendant la Coupe du monde. Hier, je n'y ai vu que deux tentes...

Mais les Anglais (et tous les autres) qui ont des billets n'ont qu'à les revendre s'ils ne veulent plus venir, non ?

Malheureusement, ce n'est pas si simple.

La FIFA exerce un contrôle jaloux sur la vente et la distribution des billets, comme viennent de le réaliser des acheteurs malheureux.

Dans les derniers jours, des centaines de billets d'une valeur de 6,3 millions de rands (un peu moins de 1 million de dollars) ont été annulés par la FIFA parce qu'ils n'ont pas été vendus (ou revendus) par des détaillants autorisés.

«C'est la FIFA qui gouverne ce pays en ce moment, a dit Willy Kalala. J'ai hâte que le Mondial soit fini pour que l'on puisse reprendre le cours normal de nos affaires.»