Avant-hier, Steve Jobs présentait son tout nouveau iPad, qui va peut-être changer radicalement la façon dont nous lisons et allons chercher de l'information. Une autre innovation qui illustre à quel point les technologies de l'information et des communications ont bouleversé nos sociétés. Cette grande révolution a transformé notre mode de vie. Elle a permis la mondialisation. Elle nous a forcés à repenser nos stratégies économiques.

Alain Dubuc, collaboration spéciale
Alain Dubuc, collaboration spéciale LA PRESSE

Et pourtant, il y a un secteur d'activités majeur qui a pratiquement échappé à la vague planétaire: la santé. Pour ce secteur, qui représente pourtant 10% de l'activité économique, et qui constitue une priorité pour une majorité de la population, le temps s'est arrêté quelque part dans les années 70.

 

Cette troublante anomalie est mise en relief dans le deuxième fascicule produit par les quatre économistes chargé par le ministre des Finances, Raymond Bachand, de l'éclairer sur la reprise économique et l'équilibre budgétaire.

Ce document porte sur les façons de financer nos programmes, et de mieux dépenser, notamment en santé. Et l'une des pistes qu'il exploite pour faire plus et mieux avec tout l'argent que l'on investit en santé, c'est l'informatisation. La pratique de la médecine a été oubliée par la révolution numérique. Quatre-vingt-un pourcent des médecins de famille québécois n'ont que des dossiers médicaux de papier, seulement 2% ont complètement informatisé leurs dossiers.

Nous sommes loin derrière l'Ontario, à 13%, ou l'Alberta, à 33%. Et pourtant, le Canada n'est pas un modèle avec 23% des cabinets possédant des dossiers médicaux électroniques. Nous sommes loin derrière le Royaume-Uni, informatisé à 89%, ou les Pays-Bas, à 98%. Selon l'OCDE, les dossiers électroniques sont pratiquement la norme universelle en Australie, en Nouvelle-Zélande et dans les pays nordiques.

C'est un retard gênant. Plusieurs études de l'OCDE, qui consacre un vaste projet à cet enjeu, montrent que l'informatisation permet de réduire les coûts, mais aussi d'améliorer la qualité des soins. Ce devrait être une évidence.

Il suffit d'avoir vu des médecins patauger pour trouver une information enfouie dans leurs volumineux dossiers patients en papier. On peut comprendre aussi que les dossiers électroniques permettent un échange rapide d'information, qu'ils évitent les duplications de tests et d'examen.

Quand un système comme le nôtre, où le problème numéro un est la pénurie de professionnels, il est tout à fait absurde que les praticiens ne soient pas dotés des outils qui leur permettraient de gagner du temps. Par exemple, avec des consultations ou des ordonnances en ligne. Au Danemark, 97% des médecins délivrent des ordonnances électroniques, 71% aux Pays-Bas, 81% en Suède.

Pourquoi alors ce retard? Pour des raisons administratives. Notre gouvernement s'est lancé dans un vaste projet d'informatisation, le Dossier santé Québec, qui est jusqu'ici largement un échec, avec des retards, des dépassements de coûts, des résistances sociétales au dossier électronique. Cela freine les progrès ailleurs dans le système, ce qui nous rappelle à quel point ce réseau est ingérable.

Le fait que le système soit public y est sans doute aussi pour quelque chose, l'informatisation étant vue comme une dépense plutôt qu'un investissement. Et surtout, parce qu'il n'existe pas autant de pressions pour combattre l'inertie et pousser à l'amélioration de la performance. Dans le secteur privé, les entreprises qui ont refusé de se moderniser sont tout simplement disparues.

Il y a enfin un effet-bulle. Parce qu'on sacralise la santé, qu'on croit que ce n'est pas une activité comme les autres, on ne pense pas spontanément que le réseau pourrait profiter des idées ou d'approches qui ont fait leurs preuves dans d'autres domaines.